Saint Antoine

Au tympan, saint Antoine a souvent été confondu avec saint Jacques, en raison de son bâton de pèlerin et de ce qui pourrait ressembler à une coquille, portée en sautoir, puisque nous sommes sur une étape importante du chemin de Compostelle, ce qui est plausible au vu du jeu polysémique. Mais on peut l’identifier aussi à l’anachorète visionnaire du désert égyptien, grâce à quelques détails physiologiques : le regard tourné vers le ciel, les genoux cagneux, les jambes fléchies, correspondent bien à l’ermite. En effet, le fléchissement des jambes conjugué au tremblement provoque l’entrechoc des genoux, comme le relève Saint Athanase dans sa Vie d’Antoine : « Dans sa vision il se mettait à trembler, priait, fléchissait les genoux » (Saint Athanase, Antoine le Grand, père des moines, Paris, Cerf, Coll. Foi vivante, 1989 p. 94).
Cependant, l’habit ne correspond pas à cette typologie. Le vêtement n’est pas fait d’écorce ou de palmes, mais ressemble à une tenue de chevalier, avec un baudrier et une lance.
Nous sommes en présence d'un autre cas de polysémie des figures qui dote simultanément ce saint de plusieurs emblèmes symboliques. C’est ainsi que Louis Réau identifie une catégorie dite de « saints guerriers », qui transforme le saint en combattant de la foi, à l'instar de l'archange saint Michel, tels saint Georges et saint Antoine. (cf. Louis Réau, Iconographie de l’Art Chrétien).
Saint Antoine d’ailleurs donnera naissance à une confrérie de chevaliers hospitaliers, devenue ordre des Antonins au début du XIIe siècle, dont les statuts sont calqués sur ceux des Templiers.
Les Antonins possédaient en outre le rôle de nettoyer les rues et les troupeaux de porcins qu’ils utilisaient à cette fin se reconnaissaient à leur clochette, devenue signe distinctif des Antonins dans l’iconographie. C'est probablement une clochette que porte en sautoir notre personnage. De cette tradition provient également la représentation fréquente de saint Antoine avec son cochon.

"A chaque renouveau monastique on évoque l'ancienne Egypte (...) et on recourt à saint Antoine, à ses exemples, à ses écrits. Ceci se vérifie à l'époque carolingienne, puis au XIe siècle au Mont Cassin, à Cluny, à Camaldoli, au XIIe siècle à Cîteaux, à Tiron en Angleterre comme en France et en Italie. Dans toutes les controverses entre moines, par exemple lorsque s'opposent Clunisiens et Cisterciens, dans chacun des deux partis on en appelle à saint Antoine. (...) La Vie de saint Antoine n'est donc pas, pour les moines du Moyen-âge, simplement un texte historique, une source d'information sur un passé définitivement mort : c'est un texte vivant, un moyen de formation de la vie monastique." (Dom Jean Leclercq, L'amour des Lettres et le désir de Dieu, Cerf, p. 98). Gageons que sur un tympan qui a probablement suscité débats et polémiques à l'époque de sa conception (voir la chronique de l'abbaye) et qui nourrit encore des interprétations sensiblement différentes de nos jours, Antoine le Grand a toute sa place !

Toujours est-il que Conques accorde à l’état érémitique un rôle fondateur et constitutif de l’état monacal, en insérant trois ermites dans la marche de l’Eglise : Marie-Madeleine réfugiée dans la grotte de la Sainte-Baume, Antoine l’anachorète du désert égyptien et Dadon, le refondateur des oratoires érémitiques de Conques, prémices de l’abbaye.

Notons enfin le voisinage de saint Antoine et de saint Jérôme qui n'est pas fortuit : c'est même un nouvel exemple de jumelage dont fourmille le tympan. En effet, c'est la lecture de la "Vie d'Antoine" rédigée par Athanase qui sera pour Jérôme, alors mobilisé du côté de Trèves pour surveiller le Limès, une véritable révélation à l'origine de sa conversion de la vie militaire à la vie monastique.

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