CONCLUSION

Le miroir du tympan de Conques reflète le grand combat apocalyptique dont l'homme est l'enjeu entre le Christ et son adversaire Satan. Entre ces deux mondes, tel un témoin dialectique de la lutte permanente du Bien et du Mal, du Diable et du Bon Dieu, la balance oscille et satisfait notre soif exigence innée de justice, imaginant un Tartare Elyséen convoqué au tribunal de Dieu. Elle incarne le vieux mythe dualiste à la base de toute scénographie dramatique, et porte en elle même l’angoisse et l’espérance existentielles de la destinée humaine.
C’est aussi le reflet de notre conscience.
Liberté de conscience, égalité des sexes, justice, responsabilité, besoin d’amour, trouvent leur accomplissement et leur justification dans l’octroi sans condition de la grâce divine, constitutive de la Création, dont le geste du Christ, maître de tous les mondes, se porte garant. Cette vision est celle de la doctrine catholique de l'occident chrétien médiéval, mais plus particulièrement la sensibilité des Bénédictins du XIIe s. en pays d'oc, que l'on peut résumer par une préférence pour la pastorale de la joie aux antipodes de la pastorale de la peur.

Au terme de cette histoire du Salut, la question nous parait tranchée. Ce n’est pas l’Enfer : c’est le Tartare, préfiguration du Purgatoire. Ce n’est pas la condamnation issue du Jugement Dernier aux peines éternelles : c’est la grâce du Tartare. Ce n’est pas la pastorale de la peur, mais celle de l’Espérance !

Laissons l’image nous pénétrer...
Contempler, c’est observer attentivement, pour aller de l’œil à l’oreille, du regard à l’écoute, de la vision à l’entendement, afin de découvrir dans l’ici-bas du visible l’au-delà de l’invisible, de retrouver dans le visage du Fils de l’Homme, roi et juge, les deux yeux de la Sagesse, la rigueur et la tempérance de Dieu.
En faisant jaillir de la beauté des formes le recours à la Grâce, les Bénédictins du XIIe s. déduisaient de la descente du Fils de Dieu sur terre l’Ascension de l’homme jusqu’au Ciel. De la Parousie, ils tiraient la Résurrection des morts. En cela le tympan se faisait performatif : il induit ce qu'il montre, la Grâce.

Par la grâce du ciseau, le Maître du tympan de Conques a mis en œuvre la belle maxime d'Hugues de Saint-Victor : « Si les mots disent les choses, les choses disent autre chose. »
En fondant son propos, non sur la crainte d'un châtiment éternel en Enfer, mais sur le don de la Grâce divine, la restauration des âmes, la rédemption des croyants, ce tympan imaginé voici 9 siècles délivre un message encore audible de nos jours. Notre époque, qui ne croit plus guère aux affres d'un enfer punitif, reste cependant réceptive à une pastorale humaniste fondée sur l'espérance et l'amour, et perçoit de mieux en mieux qu'une lecture du sens véritable est plus crédible qu'un piètre simulacre tiré d'une interprétation superficielle et erronée.
Comme l’écrit Yves Christe, « le Jugement Dernier n’est rien d’autre qu’une image présente de la gloire de Dieu que, tant bien que mal, on a adapté à la révélation du sort de l’humanité à la Fin des Temps » (op. cit. p. 351).

Hic et nunc
De la même façon, ce portail illustré qui nous parvient du fond du Moyen-âge, nous tend un miroir où nous pouvons nous contempler, nous autres vivants, immergés dans le monde d’aujourd’hui. Et, tout comme le faisaient les pèlerins du XIIe siècle, nous y voyons le monde dans son état actuel et le Jugement qui nous attend demain, à l'heure de notre mort.
Pour toutes ces raisons, le village de Conques, son abbatiale et tout particulièrement son tympan et son trésor, méritent largement leur inscription au patrimoine de l'Humanité par l'UNESCO en 1998 sur les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Grâce à cette étude, nous l'espérons, nos visiteurs réaliseront combien le tympan de Conques est éloigné d'un “travail barbare” datant d'une “époque grossière” tel que le qualifiait un Prosper Mérimée sept siècles après son érection. (1)

Le tympan du Salut se présente donc comme une œuvre de géométrie descriptive, fixant sur un plan un problème à trois dimensions : surface, volume, mouvement, figurant graphiquement l'histoire de la destinée humaine à travers le Temps, l'Espace, l'Eternité, la Grâce de Dieu et le péché de l'Homme. Œuvre de mesure, démesurée, et pourtant ordonnée, l'invisible perçu à travers le visible, le sens dans la sensation des sens, une parfaite adéquation de la forme au fond, de l'objet au sujet, une somme, un chef d’œuvre. Cette œuvre d’art associe le geste, la parole et la voix ; dépasse la vue pour amener la vision ; met en scène des saynètes d’une grande concision ; les scande par des vers léonins d’une métrique parfaite ; révèle une magistrale composition didactique qui constitue une œuvre holistique, un tout complet et cohérent, comprenant tout un système de pensée, de représentation du monde terrestre et de l’au-delà, bref un véritable opéra théâtral.
Est-il au monde œuvre d’art qui condense en un espace aussi restreint, une telle amplitude de concepts intellectuels et spirituels ?
Est-il au monde chef d’œuvre comparable au portail du Salut* de Conques, qui joigne à l’émotion des sens suscitée par les arts l’émerveillement de l’âme, et qui ordonne avec autant de logique, de génie et d’esthétique une analyse anthropologique jumelée avec une histoire métaphysique insérant l’homme dans la ligne du temps ?

Que dire alors d’une œuvre millénaire qui garde toute son actualité, non seulement comme témoin exemplaire d’une étape de l’Humanité, vibrant reflet de la civilisation occitane du XIIe siècle(2), mais plus encore comme porteuse d’une semence de Renaissance, dans l’advenue de la Parousie et d’un Eternel présent ? Cette fresque rupestre d'une Sixtine rouergate, véritable Opera mundi, épopée historique, hyménée de la lettre et de l'esprit, Horeb de l’art roman, n’est-elle pas, à plus d’un titre, un chef d'œuvre de l'humanité ?
Que pourrait-on ajouter d’autre, sinon que le tympan de la Rédemption réalise à la perfection la prophétie de Dostoïevski : « la Beauté sauvera le monde » ?

La beauté sauvera le monde

 

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(1) “Le tympan de la grande porte, couvert de sculptures encore bien conservées, mérite une description détaillée. Bien que le travail en soit barbare, on distingue dans sa composition, plus d'art, et je dirai plus de sentiment qu'on en attendrait d'une époque grossière”. P. Mérimée, Notes d'un voyage en Auvergne, Paris, Fournier, 1838, p. 180. On pourrait rire de la naïveté d'un tel propos, bien révélateur de son époque, mais il faut rendre hommage à cet Inspecteur Général des Monuments Historiques, qui a pressenti sous une facture qu'il jugeait barbare toute la finesse esthétique et morale de la civilisation romane, et ce faisant, a su sauver la basilique d'une démolition programmée. (Remonter au texte)
(2) « L’essence de l’inspiration occitanienne resplendit dans l’art roman. (…) La grâce est la source de tout cet art. (…) L’essence de l’inspiration occitanienne est identique à celle de l’inspiration grecque. Elle est constituée par la connaissance de la force. Cette connaissance n’appartient qu’au courage surnaturel. » (Simone Weil, Le génie d’Oc, Marseille, février 1943) (Remonter au texte)

 

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