Symbolique de la Croix Glorieuse

Une grande croix portée par deux anges volants occupe la partie centrale du registre supérieur du tympan qui représente le Ciel et l’Éternité. L'analyse de sa sémantique et de son implantation dans l'espace révèle une puissance symbolique insoupçonnée et littéralement révolutionnaire.

UNE REPRESENTATION SPECTACULAIRE ET THEATRALE DE LA PAROUSIE

Yves Christe fait remarquer à juste titre les similitudes qui existent entre le tympan de Conques et celui de Beaulieu qu'il identifie comme une représentation de la Parousie (1) : il note dans son étude sur les Jugements Derniers que « le schéma général [de Conques] est le même qu’à Beaulieu : le Christ-Juge, au centre du tympan, est surmonté d'une immense croix triomphale soutenue par deux anges » (2), notamment au niveau de la Croix Glorieuse. Le sens théologique de cette croix nous est clairement signifié par une inscription gravée sur les branches de la croix : « Hoc signum crucis erit in caelo cum dominis ad iudicandum venerit » ; ce qui signifie : "ce signe de la croix sera dans le ciel quand le Seigneur reviendra pour juger". On ne saurait plus clairement annoncer la Parousie.


La Croix Glorieuse jaillissant des ondes célestes transcende l'ensemble du tympan de Conques



Le Christ de la Parousie du tympan de Beaulieu/Dordogne

Cette immense croix qui resplendit dans le Ciel n'est pas celle du Calvaire. Elle ne renvoie pas à la crucifixion de Jésus sur le Golgotha, à sa condamnation ou à son sacrifice. Elle évoque plutôt le signe de la victoire du Christ lors de son retour à la fin des temps. Le moine théologien du XIIe s. Honorius d'Autun la compare à l’étendard de la victoire lors du triomphe des empereurs romains. (cf. chapitre 2)

UNE VISION OPTIMISTE :
« In hoc signo vinces », n’est-ce point par ce signe que Constantin a vaincu ?
(3) Le geste sémaphorique du Christ apparaît alors à la foule amassée le long du cortège comme le salut de l’empereur victorieux. Il exalte l’enthousiasme des spectateurs impressionnés par la beauté du spectacle « comme si la pierre entendait participer à la fête d’amour » (R. Oursel, Évocation de la Chrétienté Romane, Zodiaque, 1968, p. 390). En cette aube du XIIe s. ce n’est pas tant la peur de l’enfer qui meut les fidèles, mais plutôt l’amour du Christ et l’espérance d’une vie nouvelle. Et aussi l'espoir de temps nouveaux et/ou de l'imminence de la Parousie (espoir soulevé et parousie annoncée par la prise de Jérusalem en 1099) : la victoire militaire de la première croisade -elle aussi placée sous le même signe céleste de la Croix- est perçue comme un triomphe spirituel annonciateur du Salut.

La liturgie de la fête de l’Exaltation de la Croix complète alors la dramaturgie du théâtre de pierre et de la prosodie des inscriptions. (4) Ainsi le sentiment collectif d'assister, voire de participer, à la "descente de la Jérusalem céleste sur cette terre" se conjugue au sentiment d'œuvrer à l'édification du Royaume de Dieu ici-bas. Le salut collectif se métamorphose en salut individuel. Une révolution s'opère au sein de l'homme médiéval avec l'émergence de la conscience individuelle.

« En ouvrant les écluses de la grâce », selon l’expression d’André Vauchez, l’Église passe alors du concept d’un Christ extérieur à celui d’un Christ présent à l’intérieur de la conscience. « L’humanité s’est réconciliée avec elle-même par le service de Dieu » (André Vauchez, La Spiritualité du Moyen-âge occidental, Seuil).
Le feu purificateur du Tartare a ouvert les portes des Demeures* transitoires et, finalement, rend accessibles les arcanes du Ciel éternel.
Le dualisme crucial « Enfer ou Paradis » s’estompe au profit d’un troisième terme, alternative optimiste au terrible dilemme, celle d’un Christ intérieur associant le « je » de la liberté humaine (représentée par l’écoinçon de sainte Foy) à l’inconditionnel du « jeu » de la Diagonale de la Grâce*. Les hommes ne cherchent plus Dieu. C’est Dieu qui descend du Ciel, qui les sublime, nous dit encore en substance André Vauchez (cf. A. Vauchez, Les Laïcs au Moyen-âge, Cerf, 1987).

L'ESPACE-TEMPS TRANSCENDÉ :

Située juste au-dessus du Christ en gloire, cette immense croix transcende tout l’édifice du tympan. Si ses bras horizontaux étendent la puissance divine sur la ligne de l'Histoire, son axe vertical relie le monde terrestre, celui du Dieu fait Homme, à l’univers céleste du Père. Il transperce littéralement toute l’organisation hiérarchique verticale de l’espace, en abolissant le linteau de séparation entre les registres médian et supérieur.
Ainsi, par la faille géniale que le Christ ouvre dans cette droite du temps et de l'espace, non seulement la Terre et le Ciel sont reliés, mais encore l'opposition entre le Bien et le Mal se transforme en union : le paradis à sa droite ne s'oppose plus au Tartare, mais ils sont réunis en une seule entité, une communauté rassemblée dans la lumière, la grâce et les ondes christiques, établissant la solidarité des vivants et des morts, des saints et des pécheurs, de l'humanité et de la divinité, selon la mystique romane. Mais la rupture du linteau a aussi un sens tellurique : à l'instant où se déchirait le voile du Temple, la croix plantée dit-on au-dessus du crâne d'Adam a ouvert la terre et permis au sang du Christ d'abreuver le chef du premier homme, assurant ainsi son Salut. Cette faille résume le grand séisme du christianisme apportant le salut universel. (cf. Mt 27, 51-52 et Mc 15, 22, 38)


A l’affrontement statique d’un système binaire représenté par les deux volets antithétiques du triptyque (le bien à droite du Christ, le mal à sa gauche), la troisième force du panneau central du Christ crée une dynamique consensuelle. Le Messie médiateur fournit une mesure absolue, indépendante de toute contingence. A cet égard, le geste du Christ de la Parousie, oscillant sous l’axe de la Croix Glorieuse comme le fléau de la Balance « fait de la Croix ce point d’équilibre d’une balance où son corps fut le contrepoids de l’univers » (Emile Novis, alias Simone Weil, in Cahier du Sud, Marseille, 1943) (cité par Pierre Séguret, Conques-Perse : Flammes et Lumières de l’Au-delà).
Mais cette vision subtile, ternaire et généreuse qui émerge lors de cette renaissance romane ne durera qu'un temps : avant même le XIIIe s. et l'avènement de la civilisation gothique, le dualisme Enfer/Paradis semble à nouveau l'emporter, sur la pierre des porches d'églises comme dans la théologie (en dépit de l'invention du Purgatoire), dualisme qui explique en partie la vulgate manichéenne qui, aujourd'hui encore, veut voir dans ce tympan un Jugement Dernier avec son Enfer où seraient "châtiés les damnés dans d'horribles supplices" (sic) pour l'Eternité.

(1) « Certains jugements derniers ne sont que des Secondes Venues du Christ, comme au tympan de Beaulieu. » (Yves Christe, Les Jugements derniers, Zodiaque, 1999, p. 147) Plusieurs symboles se retrouvent dans les deux tympans, comme la Croix Glorieuse au-dessus du Christ, les instruments de la passion (les clous et la couronne d'épine dans l'un, la lance dans l'autre), les nuées célestes, les anges sonnant de la trompe, la résurrection des morts ouvrant leurs tombes. En savoir plus sur Beaulieu. (remonter)

(2) Ibid. p. 181 (remonter)

(3) Constantin, empereur récemment converti au christianisme, au sortir des grandes persécutions de Dioclétien, l'emporte sur son rival Maxence, à la bataille du pont Milvius, aux portes de Rome, en 312, réunifiant ainsi l'empire. Selon Eusèbe de Césarée, une croix serait apparue dans le ciel et, la nuit suivante, Jésus serait apparu en songe à Constantin, pour lui annoncer la victoire : « Par ce signe, tu vaincras.  » Notons que ce chrisme figure au bas du tympan, au cœur du soleil pascal. (remonter)

(4) A l'occasion de la fête de "l'exaltation de la Sainte Croix", saint Fortunat, évêque de Poitiers, compose vers l’an 600 le « vexillia regis » :
« A tes bras fut suspendue la rançon du monde, ô heureux arbre, devenu la balance où fut pesé le corps qui enleva sa proie à l’enfer ». (remonter)

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