Enfer ou Tartare ? Que représente réellement la partie droite du Tympan de Conques ?


DEBAT THEOLOGIQUE :

Deux hypothèses sont avancées : l’Enfer, antithèse du Paradis d'une part, et un « Tartare » préfiguration du Purgatoire d'autre part. En d'autres termes, s’agit-il d’un « Jugement Dernier » tranché pour l'Eternité, ou d’un « Jugement Particulier », prononcé pour le temps intermédiaire ?

La première hypothèse est la plus ancienne, et la plus couramment admise par les traditions laïques, touristiques ou religieuses. La seconde, défendue par l’auteur, réclame un débat contradictoire qui n’a pas encore eu lieu pour trancher la question. Toutefois,  aucune argumentation n’est venue réfuter cette thèse. Si, comme le tympan le montre explicitement, le Tartare est un lieu ouvert, d'où certains éprouvés peuvent sortir grâce à l'intercession des Saints, de la Vierge Marie, et surtout par la surabondance des grâces du « Saint Sauveur » auquel la basilique est justement dédiée, nous sommes en présence d'un lieu purificateur, répondant à une condamnation temporelle et rédimable prononcée lors du Jugement Particulier de tout un chacun, mais qui n’est qu’une sentence provisoire, dans l'attente du Jugement Dernier de la fin des temps que le tympan annonce, mais qui n’est pas encore prononcé au moment de la Parousie.

Il ne peut s'agir à notre avis d'un Jugement Dernier avec la damnation dans un Enfer éternel, puisque, nous le voyons explicitement, des pécheurs sont soustraits in extremis des griffes du diable par la ruse des anges, et puisque les saints, la Vierge Marie en tête, intercèdent par leurs prières pour le salut des éprouvés du Tartare.

Toutefois ce tympan ne prétend pas au Salut universel accordé à tous les pécheurs. La vision théologique d'Origène, exposée dans son Traité des principes, qui imagine l '« Apocatastase », c’est à dire  la restauration finale de toute chose en son état d’origine, autrement dit, un processus eschatologique aboutissant à ce que tout, y compris les plus grands pécheurs, toutes les forces du mal, voire Satan lui-même rejoignent in fine Dieu, est  jugée hérétique depuis  le deuxième concile de Constantinople (553).  La vision origèniste n'est certainement pas celle des Bénédictins de Conques, et deux signes le confirment.  Si les grâces du Seigneur, matérialisées par des ondes, émanent de la mandorle du Christ et rayonnent du côté des Elus  et de celui des éprouvés du Tartare, ces dernières sont en quantité plus limitée. Du côté du Tartare, on ne compte que 4 rangées d'ondes, tandis que du côté du Paradis, 5 sont représentées. Par ailleurs, la position du pouce de la main gauche du Christ, replié, instaure une retenue, une restriction dans la distribution des grâces, déversées par une paume abaissée mais qui n'est pas totalement ouverte.  Cela renvoit aussi au verset de saint Matthieu ("Eloignez-vous de moi [vous, les maudits]...") et à l'admonestation qui conclut le tympan : « Ô pécheurs, à moins que vous ne modifiez vos mœurs, sachez que le jugement vous sera rude ».

Finalement, de ce point de vue, le tympan est une illustration performative d'un Tartare purificateur : le travail d'amendement des croyants, de repentir des pécheurs, de purification des pèlerins qui se présentent à Conques a déjà commencé ici-bas, précisémentdevant le porche de Conques.    Le tympan contribue de fait à amender, purifier l'âme de celui qui le contemple.

Ce tympan est non seulement une  remarquable synthèse de la théologie chrétienne notamment paulinienne et victorine, une magistrale leçon pédagogique traduisant de façon graphique à la fois claire, subtile  et infiniment riche les grandes questions métaphysiques, eschatologiques et théologiques qui ont animé la renaissance romane. C'est aussi une très étonnante préfiguration du concept de "Purgatoire" qui émergera plusieurs décennies plus tard. 

 

 

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