Le mythe du Graal

Nous connaissons le mythe du Graal à travers le cycle arthurien, inscrit dans la tradition bretonne et anglo-normande. Mais il existait une source provençale aujourd'hui disparue dont parlent Chrétien de Troyes, Robert de Boron et Volfram von Eschenbach. Laquelle de ces deux traditions est la plus ancienne et a inspiré l'autre ? Un premier indice pourrait être le terme de Graal lui même, qui vient du provençal grazal ou du catalan gresal qui désigne un vase, un cratère.

Le corpus provençal s'inscrivait dans la tradition orale qui raconte comment les disciples fuyant la Palestine par la mer pour échapper aux persécutions qui suivirent la mort du Christ, se seraient réfugiés en occident, trouvant parfois asile dans les grottes et falaises des montagnes méditerranéennes. C'est l'origine des légendes, des reliques et du culte des Saintes-Maries-de-la-Mer, de Marie Madeleine à la Sainte-Baume, de Lazare à Marseille, de sa sœur Marthe à Tarascon, de Zachée à Rocamadour, ou encore de Jacques à Compostelle.


L'arrivée de Marie de Magdala à Marseille,
tapisserie du musée de Conques


Plusieurs reliques du calice censé avoir été utilisé par le Christ le soir de la Cène (ou encore des vases ayant été en contact plus ou moins direct avec lui et considérés dès lors comme des reliques équivalentes et aussi authentiques), sont ou ont été conservées dans ces contrées, à Brive la Gaillarde par exemple. Certaines ont été cachées lors de la conquête musulmane de l'Espagne, comme c'est le cas du Santo Caliz de la cathédrale de Valence, qui fut conservé notamment du XI à la fin du XIVe siècle au monastère Saint Jean de la Peña en Aragon, d'autres rapportées des croisades comme le Sacro Catino de la cathédrale Saint-Laurent à Gènes.

Les traces du passage du Graal recueilli par Joseph d'Arimathie sont nombreuses dans le midi : ne surnomme-t-on pas les habitants des Saintes Maries de la Mer, les "Grasal", comme le rappelle Frédéric Mistral dans son Trésor du Félibrige ? et ne trouve-t-on pas sa représentation symbolique et initiatique sur la fresque rupestre de la grotte de Montréal-de-Sos en Ariège, datée du XIIIe siècle ?

Il est notoire, depuis Robert de Boron, (Estoire dou Graal, 1190) que le Graal a été porté en occident, dans une terre sauvage, au val d'Avaron :
"En la terre vers occident
ki est sauvage durement
es vaus d'Avaron m'en irei
là merci-Dieu attendere
i"
Robert de Boron, Estoire dou Graal, éd. W. A. Nitze, Paris, Classiques Français du Moyen Age, 1927, v. 3219 à 3222

Les tenants de la thèse celtique comme source première de la geste du Graal ont corrigé le "val d'Avaron" du texte original en "val d'Avalon" plus conforme avec une localisation du Graal en terre celte, plus précisément dans l'ancienne île de Glastonbury dans le Somerset, connue pour être l'île de Morgane et le lieu de la sépulture du roi Arthur. Serait-ce plus fantaisiste de penser qu'il ne s'agit pas d'une prétendue erreur de copiste, mais bel et bien du val d'Avaron, peut-être, conformément à la graphie et la prononciation occitanes, un Noble Val d'Aveyron ?

Chrétien de Troyes (1135 - 1185), Robert de Boron (fin XIIe - début XIIe siècles) et Wolfram d'Eschenbach (1170 - 1220 env.) qui nous ont retransmis le mythe du Graal, parfois en le superposant à la mythologie celtique du cycle arthurien à l'époque à la mode, évoquent chacun au début de leur œuvre, un livre antérieur, aujourd'hui perdu dont ils se sont, disent-ils, inspirés. Certains indices permettent de supposer que cet ouvrage appartenait non pas à la culture celte mais à la tradition provençale. C'est ainsi par exemple que Perceval, pourtant censé avoir été voué à saint Brandan par sa mère, se met de temps à autres à jurer "par Saint Gilles de Provence". Même celtisé, la langue d'oc "lui escape" !
Le minnesinger bavarois Wolfram d'Eschenbach dans son Parzifal donne plus de détails sur cette source originelle : il affirme que son auteur est un certain Kyöt le Provençal ou Guiot de Provence, qui aurait trouvé à Tolède un manuscrit arabe relatant l'épopée du Graal. Wolfram affirme que c'est de Provence que la vraie légende est venue en Allemagne. (Cf. G. A. Heinrich, Wolfram d'Eschenbach et la légende du saint Graal, étude sur la littérature du Moyen âge, librairie A. Franck , Paris et Leipsig, 1855, p. 118). Il dit "que Maître Chrétien de Troyes ait mal traité cette histoire, c'est ce qui irrite Kiot qui nous a transmis le récit véritable" (ibid. p. 117)

Qui est ce fameux Guillaume de Provence, héros du Willehalm rédigé par Wolfran von Eschenbach, malheureusement non traduit en français (Cf. Wolfram von Eschenbach, Willehalm, Niemeyer Max verlag GmbH, Tübingen, 1994) ? S'agit-il de Guiot, trouvère de la cour de Marie de Champagne, également fréquentée à l'époque par Chrétien de Troyes ? Ou de Guillaume X de Poitiers, comte de Toulouse, mort à Saint Jacques de Compostelle en 1138 ? Aurait-il pu être confondu avec Guillaume de Gellone, notre Guillaume au Court-nez, né vers 742 et mort en 812, héros de la Reconquista et représenté au tympan aux côtés de Charlemagne ?

Toutefois l'œuvre, peut être née dans l'Espagne des Almoravides et du brassage des civilisations juive, chrétienne et musulmane, a disparu dans le naufrage de la civilisation romane dont on connait bien hélas les raisons historiques.
Mais le mythe a survécu et il n'est pas impossible que le texte de la tradition méditerranéenne soit à l'origine des versions anglo-normandes apparue au milieu du XIIe siècle. En effet, lorsqu'Aliénor d'Aquitaine (sœur de Marie de Champagne, la protectrice de Guiot le Provençal et de Chrétien de Troyes), récemment rentrée de Croisade, épouse en 1152 Henri Plantagenêt, futur Henri II roi d'Angleterre elle transporte outre-manche les mœurs et la langue occitanes, permettant peut être ainsi au Graal provençal de se greffer sur le cycle breton.

Quoi qu'il en soit, force est de constater que le Graal est représenté au tympan de Conques. Symbole de l'Eucharistie, il apparait sur l'autel près du trône vide dans l'écoinçon de sainte Foy. Enfin il est figuré sur le reliquaire de Pascal II sous les pieds de Marie. Selon Alfred Darcel qui procéda à l'inventaire du Trésor Ecclésiastique sous le second empire, il s'agit même d'une des plus anciennes représentations du Graal dans l'iconographie chrétienne d'occident (1100).

Le saint Graal, reliquaire de Pascal II

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Pistes bibliographiques :

Chrétien de Troyes, Perceval ou le Roman du Graal, éditions Gallimard, collection Follio, Paris, 1974

Robert de Boron, Le roman de l'Estoire dou Graal (1190 -1192), W. A. Nitze, Paris, Classiques français du Moyen-âge, 1927
Robert de Boron, Le roman du Graal, Ed. Bernard Cerguiglini, UGE, 10/18, Paris, 1981

Wolfram von Eschenbach, Parzival, Aubier Montaigne, Paris 1977
Wolfram von Eschenbach, Willehalm, Niemeyer Max verlag GmbH, Tübingen, 1994

 

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