Le pécheur restauré, clé de voûte de la théologie hugolienne

Restaurer, c’est remettre en bon état, rétablir la dignité première. Pour Hugues de Saint-Victor, Adam contemplait Dieu dans ses œuvres jusqu’au jour où le péché a voilé son regard.
Le projet de ce philosophe théologien du XIIe s. en particulier l'« opus restaurationis » consiste à restituer la vision première (c'est à dire pré-adamique) sur le monde, pour changer le regard de convoitise en regard d’amour (caritas).

A Conques, les flammes du Tartare viennent éclairer le pécheur. C'est le feu purificateur, expiatoire, régénérateur, on dira bientôt purgatoire. Le pécheur subit des épreuves qui peuvent être dures : on voit des langues arrachées, des têtes dévorées, des pendaisons, des flammes et d'autres supplices. Selon saint Augustin, les peines infligées peuvent être dures : « bien que certains seront sauvés par le feu, ce feu sera plus terrible que tout ce qu'un homme peut souffrir dans une vie » dit-il dans son commentaire des psaumes (Cf. J. Le Goff, La naissance du Purgatoire, folio histoire, éd. 2002, p. 99)

Mais on ne saurait dire si ces tourments frappent uniquement les âmes séparées de leur corps ou si ces peines visent aussi les corps, autrement dit si les souffrances sont physiques ou morales. Quoi qu'il en soit, les éprouvés ne semblent ici jamais souffrir : leurs visages restent toujours impassibles. Cela ressemble à la paix qui règne au purgatoire évoquée au XVe s. par Catherine de Gênes dans son Traité du Purgatoire :

« Aucune paix n’est comparable à celle des âmes du purgatoire, excepté celle des saints dans le ciel, et cette paix s’accroît sans cesse par l’écoulement de Dieu dans ces âmes, à mesure que les empêchements disparaissent.
La rouille du péché est l’obstacle et le feu le consume sans trêve, de sorte que l’âme, en cet état, s’ouvre aussi continuellement pour recevoir la divine communication
. »
(Vie et doctrine de sainte Catherine de Gênes)

 

Le processus de restauration décape progressivement cette "rouille" et dissipe peu à peu le voile qui occultait la Lumière divine. A terme, il permettra aux âmes purifiées de contempler enfin éternellement Dieu. Ce feu purgatoire est donc porteur d'espérance.

Toutefois, même si l'on reconnaît que le Tartare de Conques n'est pas exactement l'Enfer, mais un temps purgatoire, il ne s'agit pas pour autant de tomber dans l'excès d'optimisme qui étendrait à tous, y compris aux pires criminels, voire à Satan et à ses anges, l'accès à terme au Salut universel, c'est à dire l'apocatastase* comme l'imaginait Origène. Dans la doctrine catholique, cette restauration n'est accessible qu'aux pécheurs animés de la foi, du désir de repentir et dont les fautes, les péchés véniels peuvent être remis.

Sur ce point les moines bénédictins de Conques semblent avoir tranché : leur prémonition du Purgatoire est plus proche d'un enfer redoutable mais provisoire, temporaire, que d'une antichambre du paradis dont l'accès serait promis in fine aux éprouvés.
Un indice premier indice réside peut-être dans la position du pouce de la main gauche du Christ, replié et abaissé, qui, à la manière des empereurs aux jeux du cirque, peut refuser la grâce pour les péchés les plus graves
(Cf. l'étude des gestes). Un second indice nous est apporté par l'admonition finale : « Ô pécheurs, à moins que vous ne réformiez vos mœurs, sachez que le jugement futur vous sera dur » qui laisse planer la menace probable d'un jugement redoutable sinon d'une condamnation éternelle. Mais l'emploi habile du subjonctif laisse entendre cependant la possibilité de s'y soustraire.

Quoi qu'il en soit, les concepteurs du tympan avaient certainement à l'esprit le discours de saint Pierre au peuple que rapportent les Actes des Apôtres :
« Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés, et qu'ainsi le Seigneur fasse venir le temps du répit. Il enverra alors le Christ qui vous a été destiné, Jésus, celui que le ciel doit garder jusqu'aux temps de la restauration universelle dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes ». (Ac 3 : 19-21)
Toujours dans le même esprit, Pierre évoque dans sa seconde épître l'infinie patience du Christ et son projet d'étendre son Salut à tous les repentis : « Le Seigneur ne tarde pas dans l'accomplissement de la promesse, comme quelques-uns le croient ; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu'aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance. » (2 Pi 3 : 9)

En fin de compte, le concept de restauration du pécheur n'est pas très éloigné de celui de justification du pécheur, tel que le définit saint Paul. Pour cet apôtre, c'est la foi qui justifie l'homme. Par la justification, Dieu fait passer l'homme de l'état de péché à celui de justice, et obtient ainsi le salut par la foi. (1)

Le concept de restauration n'est pas absent du vocabulaire poétique médiéval. On trouve ainsi, sous la plume de Peire Cardenal, troubadour occitan né au Puy à la fin du XIIe siècle, dans sa Chanson à la Vierge, l'adresse suivante :

Tu restauriest la folía
Don Adams fon sobrepres
(2)
Tu réparas la folie
Qui avait saisie Adam

Pour en revenir à Hugues de Saint-Victor, l'œuvre de restauration s’accomplit par l’intermédiaire de l’Incarnation du Verbe d'une part, des sacrements d'autre part et enfin de la Rédemption, trois moyens qui ouvrent la voie du salut, en unifiant le Dieu Créateur du monde et son Rédempteur : « l’œuvre de la création, c’est la création du monde avec tous ses éléments ; l’œuvre de la restauration, c’est l’incarnation du Verbe avec tous ses sacrements…
Le Verbe incarné est en effet notre roi venu dans ce monde pour lutter avec le diable, et tous les saints sont comme des soldats qui précèdent le roi…
Les œuvres de la création ont été accomplies en six jours. Celles de la restauration n’ont pu être achevées qu’en six âges pour montrer que le restaurateur est le même que le créateur
. » (Hugues de Saint-Victor, De sacramentis, 183 A - 184 A)
(3)

Par le processus de restauration, avec le recours aux suffrages, le tympan de Conques est somme toute proche du futur concept de purgatoire. Sa préfiguration iconographique donne à Conques une dimension exceptionnelle d'étape cruciale de l'histoire des dogmes chrétiens. Il ne s'agit point de vouloir ressusciter ici, par nostalgie, un dogme du purgatoire abandonné lors de vatican II. Mais l'Eglise, à une époque déchristianisée où l'enfer ne fait plus peur et prêterait plutôt à sourire, aurait tout à gagner à marquer, avec ce porche, un jalon important de de l'évolution la sa pastorale. D'autant plus que son message humaniste, optimiste aurait de quoi séduire les contemporains et pourrait même sans doute contribuer au dialogue inter-religion, puisque la solidarité entre les vivants et les morts introduite par les suffrages pourrait obtenir l'assentiment des Protestants et que le processus de restauration dans la pureté pré-adamique n'est pas très éloignée du concept de réincarnation du bouddhisme.

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(1) « Ayant donc reçu notre justification par la foi, nous sommes en paix avec Dieu. » (Ro. 5 : 1) ; « [Notre Sauveur, par son amour pour les homes] ne s'est pas préoccupé des œuvres justes que nous aurions pu accomlpir, mais poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvé par le bain de la régénération et de la rénovation en l'Esprit Saint. » (Epître à Tite, 3 : 5) (remonter)

(2) Peire Cardenal, II Chanson de la Vierge, Les Troubadours. Le trésor poétique de l'Occitanie. Texte et traduction par René Nelli et René Lavaud, Bibliothèque européenne Desclée de Brouwer, Tome 2, 1966, p. 874. Le parallélisme entre la pensée de Hugues de Saint-Victor et les troubadours a été soulignée par Charles Camproux. (remonter)

(3) Selon Hugues, les six âges du monde se décomposent comme suit :
« D’Adam au déluge (Noé) : c’est le premier, qui comporte 1656 années ;
le second, du déluge à Abraham et compte 292 ;
le troisième, d’Abraham à David et dure 942 ;
le quatrième de David à l’exil compte 473 ;
le cinquième de l’exil à la venue du Christ compte 588.
Au sixième, qui s’écoule présentement, il n’est pas attribué un nombre d’années déterminées, mais quand il sera parvenu à son déclin, ce sera la mort du monde entier, qui doit être consommé.
Tous ceux qui par une mort heureuse ont triomphé de ces époques du monde sont déjà au septième âge en possession de l’éternel repos et dans l’attente du huitième âge de la bienheureuse résurrection où ils règneront pour toujours avec le Seigneur.
»
(Hugues de Saint-Victor, Libellus de formatione arche, 687 D - 688 A)
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