LE TYMPAN DE CONQUES :
INTRODUCTION

Le discours commun classe le tympan de l’abbatiale de Conques dans la catégorie des Jugements Derniers*. La plupart des commentateurs et des visiteurs qui s’arrêtent un instant au parvis, y voient comme on le leur répète le paradis et l’enfer. Cela semble tellement évident. C’est simple, et rassurant. L'observation, surtout de "l'enfer", est amusante pour les uns, efficace pour d’autres. Ceux-là se gaussent des croyances naïves médiévales, ceux-ci espèrent inquiéter les consciences. Tous s’accordent à s’en tenir aux apparences perçues par un trop rapide coup d’œil conforté par l'habitude.
Pourtant la réalité est plus subtile et plus complexe. Il suffit d’y regarder d'un peu plus près pour déceler des indices qui nuancent l’interprétation commune. Ce tympan mérite une analyse plus fine pour découvrir un discours fait d’images et de symboles, extrêmement cohérent, profondément généreux et optimiste, fondé sur le thème de la Grâce et du Salut, directement puisés dans les écritures et la théologie de la Restauration*. C’est ce système, subtil et complexe révélateur de la civilisation romane occitane que nous voudrions exposer. (1)

A bien les observer, les scènes représentées ne répondent pas exactement à l'alternative Enfer / Paradis qui découlerait d'une condamnation définitive : s'il y a bien une multitude de diables grimaçants, tous plus affreux les uns que les autres, paradoxalement aucun des visages des éprouvés ne montre de signe de souffrance malgré les tourments qu'ils subissent. Ici, aucun pécheur n'est tordu par la douleur, aucun rictus n'indique la moindre trace de souffrance humaine.

Diables et démons du Tartare
Diables et démons du Tartare (voir une autre illustration)

Il y a bien des flammes, mais elles ne semblent pas brûler leurs victimes... (voir une illustration)
Au contraire, tous les humains représentés dans ce que -presque tout le monde- appelle, par facilité, "l'Enfer", affichent des visages impassibles, insensibles à la torture, totalement inertes face à l'épreuve, calmes voire pour certains sereins. (voir une illustration)



Les visages des éprouvés du Tartare : aux antipodes des affres de l'Enfer (voir une illustration)

Devant ce hiatus, on reste perplexe...
Plusieurs autres signes sont également incompatibles avec une vision d'un enfer éternel pour les damnés. Par exemple, certains pécheurs qui auraient dû y être jetés en sont retirés in extremis par les anges !
Et à quoi donc pourrait être destinée l’intercession de la Vierge Marie, (si clairement figurée par le geste de ses mains jointes), sinon à libérer les pécheurs éprouvés jusqu'à la fin du processus de purification (et non pas suppliciés pour l'éternité) ?

Drôle d'Enfer où les "damnés" resteraient insensibles aux tortures infligées et dont ils pourraient s'échapper subrepticement !


Voir un agrandissement du tympan de Conques (Aveyron)

Certes, il est bien question d'un jugement, avec la balance de la pesée d'une âme ; mais alors si ce n'est pas le Jugement Dernier*, de quel jugement s'agirait-il donc ? Mais tout simplement du jugement particulier*, celui qui intervient au moment de la mort. Il est étonnant de voir que nos contemporains ont oublié que la théologie chrétienne médiévale distingue deux jugements : le jugement particulier, individuel, provisoire, tenu pour tout un chacun à l'article de la mort, et le Jugement dernier, collectif, définitif, qui aura lieu à la fin des temps.

L'archange saint Michel
Une psychostasie miséricordieuse (survolez l'image pour afficher la légende)


Mais alors, si ce n'est pas l'Enfer, quel serait donc ce lieu étonnant où s'entassent les âmes impavides que nous voyons pourtant tourmentées par les démons ? Et comment faudrait-il le nommer ?

La réponse est gravée au tympan : “[H]omnes perversi sic sunt in Tartara mersi” : Tous les pervers sont ainsi plongés dans les Tartares*.


Mais, qu'appelle-t'on le (ou plutôt les) Tartare(s)* ? Comment définir ce lieu ?
Pour la pensée religieuse de ce premier tiers du XIIe siècle (1130-1140), c'est le séjour des morts dans l'attente du Jugement Dernier*. C'est le royaume des ténèbres. Le terme est employé par saint Pierre dans sa seconde épître (2 Pi 2, 4)(2) et par saint Bernard. S'il dérive du Shéol hébraïque, il emprunte son nom à la mythologie antique (le Tartare latin est l'équivalent de l'Hadès grec). Comme l'expression employée au pluriel l'indique, Il recouvre des lieux et des états différents selon les catégories de défunts. La présence de diables (qui torturent des éprouvés qui ne semblent pas soufrir) ne permet pas de l'assimiler à l'enfer éternel tel qu'il sera systématiquement représenté dans les jugements derniers gothiques, dont l'image détermine encore aujourd'hui notre conception de l'enfer.
En dissipant cette navrante confusion, nous verrons que le tympan de Conques contient les germes d'une étonnante préfiguration de ce qui deviendra bientôt le Purgatoire*.

Que représente donc le tympan de Conques ?

Tout est une question de temps ! (le temps, nous le verrons, est d'ailleurs un fil conducteur du tympan). S'il ne s'agit pas du Jugement Dernier à la fin des Temps, nous sommes juste avant : la scène représentée au tympan de Conques se situe très précisément à l'instant du second et dernier retour du Christ sur terre, ce que les théologiens appellent la Parousie*. (3)
Selon les Ecritures, le Messie doit revenir pour “juger les vivants et les morts” lors du Jugement Dernier*. Le tympan met en scène l'instant précédant ce jugement : celui-ci est annoncé, il est imminent mais il n'est pas encore prononcé.
Tous les acteurs sont en place : quel sera le verdict ? Condamnation ou Grâce* ?

Cent vingt personnages,(4) hommes, femmes, anges et démons, cent trois inscriptions dans un saisissant face à face avec le spectateur du parvis, mettent en scène un drame liturgique dont l'enjeu n'est autre que la destinée humaine : vie ou mort pour l'éternité.
S
ous l'éclairage de la pensée monacale des Bénédictins romans que notre démarche s'efforce de refléter le plus fidèlement possible, le thème général du tympan de l'abbatiale dédiée au Saint Sauveur (5) se révèle être celui du Salut*, et notamment du Salut* par la foi, c'est à dire la rédemption accordée par un Christ miséricordieux à tous ceux qui ont cru en Lui. (en lire plus sur la question du salut)

Ce tympan nous offre la vision de l'au-delà tel qu'on le concevait au début du XIIe siècle, reflet de l'imaginaire monastique et témoin d'une théologie du purgatoire en gestation. Nous suivrons, pas à pas, les scènes qui décrivent les étapes d'une véritable “Histoire du Salut, depuis les temps bibliques jusqu'à l'actualité la plus récente de cette première moitié du XIIe siècle.
Ce récit s'enracine dans le cadre d'une époque, d'un contexte politique, d'une doctrine catholique et d'une mentalité monacale que ce site tentera d'éclairer. (6) Nous tâcherons de décoder ce formidable instantané de la société romane occitane du début du XIIe siècle, témoin du temps des Troubadours et d'une véritable "civilisation de l'amour".
Mais, la Parousie étant -selon Saint Irénée- un “éternel présent”, le tympan ne représente-t-il pas aussi d'une certaine façon le moment présent ? Le Messie à son retour sur terre, ne trouve-t-il pas le monde en son état actuel ? Et ne pouvons-nous pas nous reconnaître nous-mêmes sur cette fresque de pierre, tels que nous sommes, nous autres, ici et maintenant ?
(7) Miroir de notre conscience, cette vision eschatologique est aussi une fresque brûlante d’actualité.
C'est à cette lecture pionnière du chef d'œuvre de l'art roman que l'auteur de ce site, Pierre (Henri Julien) Séguret, vous invite.

Au terme de l'inventaire, le portail de l'abbaye de Conques se révèlera le meilleur “exemplum” de la “Renaissance Romane” (8) du début du XIIe siècle, qui par la magie du ciseau, nous rend visible l'invisible, mais efficiente, Grâce* du Christ. Lire la suite...

* N.B. Les termes signalés par un astérisque sont définis dans le lexique.

Chapitre 1er : la structure générale

(1) Sur les conséquences théologiques de l'interprétation du sujet du tympan, voir la question n°1 de la Foire Aux Questions. (remonter)

(2) "Car si Dieu n'a pas épargné les Anges qui avaient péché, mais les a mis dans le Tartare et livrés aux abîmes des ténèbres, où ils seront réservés pour le Jugement (...) c'est que le Seigneur sait délivrer de l'épreuve les hommes pieux et garder les hommes impies pour les châtier au jour du Jugement." 2 pi 2, 4 -9. (remonter)

(3) La Parousie (du grec Παρουσία, présence) désigne le retour du Christ sur Terre à la fin des Temps. Conques n'en est pas l'unique représentation : elle est également le thème du tympan roman de Beaulieu-sur-Dordogne (Corrèze). Nous pourrions dire aussi que le thème central du tympan est la Révélation (Αποκάλυψις, apocalupsis en grec) : l’organisation spatiale du tympan énonce en effet la révélation du sens de l’Histoire du Salut, avec à la base la parole biblique, au-dessus l’action de l’Eglise militante en marche, au centre et au sommet le retour du Christ sur terre, le Dieu fait Homme devenu Sauveur. Au lendemain de la première croisade, au début du XIIe siècle, la Parousie semblait imminente. C'est à la lumière des croyances de la chrétienté romane, de sa foi, de ses conceptions éthiques et esthétiques que nous tâcherons d’expliquer les symboles de la statuaire, des gestes et de la construction dramatique de la composition. (remonter)  

(4) On dénombre 23 anges (sans compter les 14 curieux de l'archivolte), 29 démons, 67 hommes et femmes dont une vingtaine de saints et saintes, défunts placés tantôt du côté des élus, tantôt de celui des éprouvés et parmi lesquelles on reconnait des empereurs, des hommes d'Eglise, un antipape, des chevaliers, des artisans, des bêtes, des armes, des outils, tout un monde qui compose la société médiévale. A la figure centrale du Christ, il faut ajouter quelques symboles ou allégories, comme la main de Dieu, les ondes divines, les astres du jour et de la nuit. (remonter)

(5) Cette consécration au Saint Sauveur était très courante aux temps primitifs de l'Eglise des Gaules. Cette première dédicace de la basilique était d'ailleurs double, dédiée également à Saint Pierre dont les épîtres jouent un rôle important comme source d'inspiration du tympan (en savoir plus). Au IXe s. une seconde dédicace de l'abbatiale sera attribuée à sainte Foy. Mais, au-delà de la portée transcendantale du Salut, pour nous tous Hommes du XXIe siècle, une interprétation la plus juste possible de ce tympan est essentielle sur le plan humain : il y va aussi de notre salut, de notre existence même. (remonter)

(6) Nous voudrions ici prendre nos distances avec les projections simplistes, parfois grotesques, souvent erronées, absurdes et navrantes que notre société contemporaine inflige depuis le XIXe siècle à ce tympan et qui confond (peut-être sciemment) le processus de Restauration des âmes tel que le définit le théologien Hugues de Saint-Victor avec un prétendu paresseux puni et jeté aux enfers pour son oisiveté, ou qui affirme, déniant toute évidence visible, reconnaître un ivrogne vomissant alors qu'il s'agit d'un usurier convoitant un gain pécuniaire. (remonter)

(7) Sur le plan sémiologique, on le comprendra au fil des pages, ce tympan n'est rien de moins qu'une extraordinaire représentation de la conception médiévale de notre être au monde. (remonter)

(8) Renaissance romane
La civilisation romane se déroule et évolue sur plusieurs siècles, depuis l’époque carolingienne jusqu'au XIIe siècle. Après avoir couvert l'occident d'un “blanc manteau d'églises” et enfanté la réforme grégorienne, elle atteint son apogée au début du XIIe siècle, juste après la première croisade. Du point de vue culturel elle est caractérisée par l’illustration du “fin amor”, l’amour courtois des troubadours occitans qui inventent les « cours d’amour », et au point de vue religieux par une floraison de grands ordres monastiques (ordre de Grandmont fondé à la fin du XIe s. ; Chartreux fondés par saint Bruno en 1084 ; Abbaye de Cîteaux fondée en 1098 par Robert de Molesmes ; réforme cistercienne et fondation de l'ordre des Templiers dont saint Bernard de Clairvaux est l'artisan ; Abbaye de Fontevrault fondée en 1101 par Robert d'Arbrissel ; ordre des Prémontrés fondé en 1120 par saint Norbert de Xanten, sans oublier l'ordre des chanoines fondé par Hugues de Saint-Victor, etc.). Cette refondation monastique s'accompagne d'une rénovation de la théologie. C’est précisément à Hugues de Saint-Victor, le grand théologien du XIIe s. que l’on doit les fondements de ce qui sera appelé « Renaissance romane ». L’art, et notamment la sculpture, en seront les principaux fleurons, dont le tympan de Conques est un joyau exemplaire, tant par son innovation esthétique que par la préfiguration du Purgatoire sous le titre antiquisant de Tartare.

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Chapitre 1er : la structure générale

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Accueil 1 La structure générale (les acteurs) 2 Le triomphe de la Parousie
3 Les Demeures   4 Ligne du temps de l'Eglise en marche 5 Les Tartares
6 Les péchés individuels et collectifs 7 Anomalie architecturale  8 Les signes du temps
9 Esthétique 10 Les inscriptions Le Sésame du tympan Conques et l'histoire de l'art

 

 

 

 

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