La Querelle des Investitures

Ce conflit oppose le Pape à l’Empereur du Saint Empire Romain Germanique à propos de la nomination des évêques.
Cet affrontement du pouvoir sacerdotal et du pouvoir impérial est un avatar de la longue lutte du sabre et du goupillon qui recouvre l'éternelle rivalité entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le légitiment.
En droit féodal, l’investiture consiste en la mise en possession d’un fief. Exerçant un pouvoir juridictionnel sur leurs possessions, les évêques et les abbés reçoivent à ce titre l’investiture de leur suzerain, seigneur ou roi par la remise de la crosse et de l’anneau.
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De ce fait, le pouvoir civil exerce une tutelle (césaropapisme) à laquelle l’Eglise va tenter de se soustraire, notamment dans le cadre de la réforme grégorienne (œuvre de Grégoire VII, pape de 1073 à 1085). La volonté de l'Eglise d'échapper à la tutelle du pouvoir temporel se retrouve lors du Concile de Clermont, réuni en 1095 par Urbain II qui interdit à tous les prêtres et évêques de préter serment de fidélité envers un laïc quand bien même ce serait le roi. Ainsi nul clerc ne saurait devenir l'homme lige d'un laïc.
Au début du XIIe siècle, les enjeux se cristallisent autour de la nomination des évêques mais aussi l’élection des papes pour laquelle les empereurs germaniques entendent imposer leur candidat. Parmi les signes mémorables de ce conflit, on retient l’excommunication de Henri IV par Grégoire VII en 1076 puis, en raison de sa fausse soumission à Canossa (suggérée à Conques par la flexion inversée du genou du démon), à nouveau en 1080 ; enfin l'excommunication de son fils Henri V qui retenait prisonnier Pascal II en 1111.
En symétrie, les empereurs font élire des antipapes : Clément III sous Henri IV, Grégoire VIII sous Henri V.


Henri V
Bourdin d'Uzerche
(Grégoire VIII, l'Antipape)
Henri IV
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Mais la querelle d’autorité se double aussi d’affrontements armés entre la papauté et l’empire, avec une succession de succès et de revers, accompagnés souvent de troubles politiques, de révoltes internes, d’autant plus aisément que l’Eglise délie clercs, vassaux et chrétiens de tout serment de fidélité envers l’Empereur excommunié.
La lutte cessera (provisoirement) au Concordat de Worms en 1122, sous Calixte II. Mais le conflit qui oppose partisans et adversaires de l'empereur se poursuit ensuite avec la lutte des Guelfes et des Gibelins lors de l'avènement des Hohenstaufen avec Conrad III en 1138.

RIVALITÉ DES SACRALITÉS
La vision du sort, dans l'au-delà, des grands de ce monde (Charlemagne, Louis le Pieux, les empereurs germaniques Henri IV et Henri V placés, qui du côté des élus, qui de l'autre côté) est, nous explique Jacques Le Goff une arme politique de l'Eglise. (2)
Il nous semble évident aujourd'hui que la cohabitation des pouvoirs temporels et spirituels suscite d'éternelles contradictions. Cependant pour comprendre l’importance de cette querelle, il faut considérer son fondement, qui est autant spirituel que temporel. Si l'on admet souvent que la lutte entre papes et empereurs relève d'une rivalité de pouvoirs politiques ou temporels, on sous-estime parfois la dimension spirituelle de cet affrontement : « L’Etat constituait moins la forme politique de la cité temporelle, qu’un ordre sacral culminant en la personne de l’empereur ou du roi, oint du Seigneur et son lieutenant sur terre. Ainsi, la fameuse Querelle des Investitures, qui opposa à la fin du XIe siècle et au début du XIIe les papes aux souverains germaniques, n’est pas -comme on le dit trop souvent- un conflit entre le pouvoir spirituel et l’autorité laïque, mais une lutte à outrance entre deux sacralités rivales. Dans un monde dont l’ordre était fixé par la Providence et l’organisation politique et sociale régie par des modèles transcendants, la notion même de temporel n’avait pas de sens. » (A. Vauchez, La spiritualité du Moyen-âge occidental, Seuil Histoire, 1994, p. 45)

Dans son ouvrage de référence, « la philosophie au Moyen-Âge », Etienne Gilson constate que « l’absorption de la Cité Terrestre et de l’Empire par la Cité de Dieu et par l’Eglise, semble caractéristique du XIIe siècle » et, citant Hugues de Saint-Victor : « Dans l’Eglise la dignité sacerdotale consacre le pouvoir royal, en le sanctifiant par sa bénédiction et le formant par son institution. » (De Sacramentis, II, 12), il poursuit en écrivant que ce seul texte établirait suffisamment un fait d’importance capitale : la source la plus certaine de la théocratie pontificale du XIIe siècle est la théocratie juive de l’Ancien Testament. (cf. Etienne Gilson, « la philosophie au Moyen-Âge », bibliothèque philosophique Payot, pp. 331-332)
On est frappé également par l'omniprésence des thèmes du sacerdoce et de la royauté dans ce tympan. Outre Charlemagne et les empereurs germaniques Henri IV et V, le Christ juge et roi (Judex Rex), on trouve six autres têtes couronnées avec Melchisédech, Zacharie et les quatre reines, sans parler du couronnement céleste de sainte Foy ni du pouvoir politique conféré à Moïse ou des tablettes d'Ezéchiel prophétisant la réunion des royaumes d'Israël et de Juda. Ce tympan révèle que la question des rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel est un élément essentiel de la société médiévale.

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(1) Ici, en quelque sorte, celui qui exerce le pouvoir et celui qui le légitime inversent donc leurs rôles habituels ; l'évêque exerçant un pouvoir temporel et le suzerain le légitimant ! C'est cette inversion des hiérarchies que ne peut admettre le pape Grégoire. (retour)

(2) « Quel meilleur moyen pour l’Eglise pour rendre dociles à ses instructions –spirituelles ou temporelles– les souverains que d’évoquer les punitions qui les attendent dans l’au-delà en cas de désobéissance et le poids des suffrages ecclésiastiques pour leur délivrance et leur salut ? » Jacques Le Goff, La naissance du Purgatoire, folio histoire, éd. 2002, p. 90. Cet historien que rappelle l'usage de ce stratagème remonte au pape Grégoire le Grand qui a relaté dans ses Dialogues la vision d'un certain Julien révélant la punition du roi ostrogoth Théodoric le Grand, jeté dans le cratère d'un volcan des îles Eoliennes pour avoir laissé mourir de faim en prison le pape Jean 1er. (ibid. p 130)
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