Le tympan de Conques, reflet de la théologie paulinienne

Le maître du tympan connaissait parfaitement les Ecritures. Son œuvre est si riche, si cohérente, si conforme à l’esprit des écrits sacrées que l’on peut y trouver maintes références à plus d’un texte, au point que l’on pourrait croire –ce qui est pourrait être bien le cas- que son œuvre est une illustration littérale des textes fondamentaux du christianisme, notamment les deux épitres de Pierre (voir cette rubrique) et celle de Paul aux Ephésiens. 

Le salut par la Grâce
Relisons Paul : « à la louange de gloire de sa grâce dont Il [Dieu] nous a qualifié dans le Bien-aimé. En lui nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce qu’Il nous a prodiguée(…) Il nous a fait connaître(…) ce dessein bienveillant qu’Il avait formé en lui par avance, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toute chose sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres. » (Ép. 1, 4-10). De quoi est-il question ? De gloire, de grâce, de rédemption, de rémission des péchés, d’accomplissement des Temps, de l’unité retrouvée des hommes et des êtres célestes, rassemblés sous un même toit, celui de la maison de Dieu, unifiée par le saint Sauveur. N’est-ce pas exactement ce que représente textuellement le tympan, avec sa croix glorieuse, sa diagonale de la grâce, son jugement paradoxal et rédempteur, son architecture de bâtisse, conçue comme une maison unique, avec ses toits, ses piliers, son péristyle, ses étages, ses habitants terrestres et célestes, son ancrage dans le temps de la Parousie et de la Révélation ?
Le thème de l’ensemble du tympan est un des piliers de la théologie paulinienne : le salut par la Grâce.

Le Christ Pantocrator
Eveil de l'homme restauré
Le geste du Christ pantocrator est fondamental : recueillant les grâces du Père de sa main droite haut levée, le Christ les déverse de sa main gauche baissée, paume ouverte, sur les éprouvés du Tartare, et les restaure. « Réveille-toi, ô toi qui dors, et ressuscite d’entre les morts, et sur toi luira le Christ. » (Ép. 5, 14) Alors, l’homme gracié s’éveille, se redresse sur un lit de flammes qui ne consument pas, mais l’éclairent les ténèbres du feu métaphorique du Jugement. Il est justifié par la grâce du Seigneur, restauré dans sa pureté pré-adamique.
Cet homme revit sous nos yeux. Loin d’être une âme damnée pour l’éternité aux enfers, ce n’est pas davantage le « paresseux » que certains voudraient voir puni, il ressuscite à la vérité, à la justice, à la lumière et à l’amour du Christ. Il illustre parfaitement l’affirmation de saint Paul : « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par la suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ. C’est par la grâce que vous êtes sauvés ! » (Ép. 2, 4-5)
Prosternation de sainte Foy

Le salut par la foi
Autre pilier fondamental de la théologie paulinienne, le salut par la foi. Tournons-nous donc vers l’écoinçon de sainte Foy que nous voyons prosternée sous la main du Père, effleurée au front par l’intermédiaire du disque crucifère représentant le Christ : « Je plie les genoux devant le Père. (…) Qu’Il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer par son esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, que le Christ habite en vos cœurs par le moyen de la foi ». (Ép. 3, 14-17)

 

L’universalité de l’Eglise catholique est bien entendu un élément essentiel de la pastorale de l’apôtre des Gentils. Dans son épître aux Ephésiens, Saül, alias saint Paul de Tarse, s’adresse clairement aux Gentils, c’est-à-dire aux Grecs et à tous les non-juifs convertis.  « Rappelez-vous donc qu’autrefois, vous les païens, (…) étiez en ces temps-là sans Christ, exclus de la cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse. Or voici qu’à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches. (…) Car c’est lui qui de deux réalités n’a fait qu’une, détruisant la barrière qui les séparait. » (Ép. 2, 11-14)
Pour les Bénédictins du XIIe siècle, il s’agit surtout d’associer le peuple élu à la marche de l’Eglise vers le Salut : la cohorte de l’Eglise en marche, dirigée par Simon Pierre, est encadrée par deux femmes d’origine hébraïque : Marie en tête, et à l’autre extrémité Marie de Magdala. Et pour bien marquer la continuité des Testaments, les moines qui escortent l’abbé portent les Evangiles et les Tables de la Loi. Et Paul de poursuivre : « Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu. Car la construction que vous êtes a pour fondation les apôtres et prophètes, et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même. En lui toute construction s’ajuste en un temple saint : en lui, vous aussi,[Juifs et païens] vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu. » (Ép. 2, 19-22) C’est, à la lettre, le commentaire de la structure du tympan.
Dieu a placé le Christ « au-dessus de tout pouvoir, principauté, puissance et seigneurie de quelque nom qui se puisse nommer, non seulement dans ce monde ci, mais encore dans le monde à venir. Il a tout mis sous ses pieds et il l’a donné pour chef suprême à l’Eglise, laquelle est son corps  » (Ép. 1, 21-23). Le messie étend donc son royaume et sa justice sur tout, que ce soit dans le temps ou dans l’espace, sur l’ici-bas et l’Au-delà. L’institution ecclésiale, prolongement du corps du Christ, est donc chargée d’une mission universelle, celle d’offrir à l’humanité le salut. Mais cette vocation missionnaire ne sera pas sans épreuve, car l’adversaire veille.

Le combat des anges
Le Diable
Ce dernier est bien présent au tympan où trône Satan entourés de ses suppôts. Mais le combat est engagé : les démons et esprits malins sont repoussés par des anges armés de glaives et de boucliers. « Revêtez l’armure de Dieu, pour pouvoir résister aux manœuvres du diable. Car notre lutte n’est pas contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les pouvoirs, contre les souverains de ce monde des ténèbres, contre les esprits pervers dans les régions célestes. » (Ép. 6, 11-12). Aussi Paul incite-t-il ses fidèles à ne point pécher et à mettre à profit le temps présent pour se sanctifier. De même qu’au tympan, l’admonition finale invite les pécheurs à réformer leurs mœurs alors qu’il est encore temps. « Ô pecatores transmutetis nisi mores ».

Conclusion
L’interprétation paulinienne du Salut par la grâce et par la foi corrobore les deux dédicaces de la basilique : en premier, au Saint sauveur, et en second à sainte Foy.
L’inscription proclame Jésus Rex, Judex : Roi et Juge !
Mais un roi qui gracie, un juge qui justifie le pécheur qui a foi.
Le ciseau d’un artiste génial de l’époque romane est capable d’amener le commun des mortels d’aujourd’hui à contempler avec les yeux de l’esprit et du cœur le mystère du Salut, cette « insondable richesse du Christ » (Ép. 3, 8) comme le soulignait Benoit XVI dans son ouvrage du saint Paul. (1)


(1) Benoît XVI, Saint Paul, chapitre XVIII : La vision théologique des Lettres aux Colossiens et aux Ephésiens, La Documentation Catholique, Bayard, 2009.
(consulter le texte en ligne sur le site du Vatican audience générale du 14 janvier 2009)

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