Faut-il rire du tympan de Conques ?

LE RIRE, INTERDIT MONACAL

Si les moines de Conques ne sont pas dépourvus d'humour (voir le § humour du Tartare), le tympan ne se prète guère au rire.

Le rire en effet n'est pas de mise chez les Bénédictins qui appliquent les préceptes de sagesse de l’Ecclésiastique.(1) Selon la règle de saint Benoît, rédigée au VIe siècle, il est recommandé de « n’aimer pas à rire beaucoup, ni de manière immodeste » (Chapitre IV, Des instruments de bonnes œuvres, art. 55). Le chapitre VII, De l’Humilité, distingue douze degrés d’humilité auquel le Moine doit s’élever pour atteindre l’amour de Dieu : « Le dixième degré d’humilité est lorsqu’un Moine n’est ni facile ni prompt à rire ; parce qu’il est écrit : L’insensé élève sa voix, et éclate en riant. L’onzième degré d’humilité est lorsqu’un Moine étant obligé de parler, il le fait sans rire ; mais avec douceur, humilité et modestie tout ensemble ». Le rire est laid, il déforme l'harmonie du visage, à la différence du sourire. Au tympan, Seul Satan ricane, d'un rictus de désespoir.

Le rejet monacal du rire est bien antérieur à l'époque de saint Benoît : on le trouve deux siècles plutôt dans les préceptes ou apophtegmes des Pères du désert, notamment ceux attribués à saint Ephrem. : « La familiarité est comme un vent desséchant : elle détruit les fruits du moine. Et maintenant à propos du rire écoute : [...] le rire ne construit pas, mais au contraire il détruit et démolit ce que l'on a édifié. Le rire chagrine l’Esprit Saint, n'est pas utile à l'âme et corrompt le corps ; le rire chasse les vertus ; il n'entretient pas le souvenir de la mort ni la méditation du châtiment. Le commencement de la ruine du moine c'est le rire et la familiarité... Le rire et la familiarité font tomber le moine » (Les Apophtegmes des Pères, t. 1, p 181, Cerf, 1978).

Et pourtant, il n'est pas rare d'entendre au parvis le public s'esclaffer. Le tympan, et notamment la partie droite, est assez souvent commenté comme une attraction divertissante.

Hélas ! Que d’inepties entend-on (et souvent lit-on) à propos de ce tympan !
De grossières erreurs d’interprétation continuent d’être véhiculées depuis le XIXe siècle.

La plus consternante se niche sous les pieds de Satan où un prétendu « paresseux » serait endormi au fond des Enfers. Celui qui colporte cette méprise se rend-il compte qu’il ne fait qu'afficher sa totale ignorance de la théologie hugolienne. Contemporain du tympan, Hugues de Saint-Victor (1096-1141) a défini le processus de restauration de l’âme.

Loin d’être  un fainéant puni pour sa paresse, ce que nous sommes invités à contempler, est plutôt un pécheur restauré, éclairé par les flammes purificatrices, qui s’éveille peu à peu à la Conscience. (voir notre page consacrée à ce sujet).

L'Homme restauré, suivant la pensée de Hugues de Saint-Victor


Plus haut, une autre interprétation aberrante défie l’entendement car elle imagine tout autre chose que ce que la sculpture montre objectivement. A tympan, aucun ivrogne ne régurgite ses beuveries. A la place, l’usurier pendu par les pieds, bouche close et yeux grands ouverts, convoite une bourse pleine d’argent.

Un ivrogne qui vomit ou un Usurier qui convoite une bourse ?
Un ivrogne vomissant ou un usurier convoitant une bourse ?


On peut s’interroger sur ce déni manifeste de la réalité. Incompétence des commentateurs, coup d’œil trop rapide, berlue, psittacisme, projection erronée sur ce que d'aucuns croient être la pensée monacale médiévale ? Sans doute un peu de tout cela, mais aussi une envie irrésistible de faire rire.

Le recours au grotesque assure au commentateur un succès garanti face à un public hilare. On se réjouit de cette pseudo représentation naïve d’une morale jetant en enfer menteurs, voleurs, gloutons et autres avares : et l’on arrache des rires gras à l’évocation de la porte d’un cellier forcé à coup de pieds, d’un méchant braconnier embroché par un lapin, d’un vilain faux-monnayeur châtié. On se délecte du "Tartare saignant" ! (sic)
Ainsi, certains voudraient y voir une défense de l’ordre seigneurial et de la morale dominante. Ils passent à côté de l’essentiel de la véritable pensée de l’époque romane qui posait pourtant les questions fondamentales de l’avoir, du pouvoir et du savoir.(2)
L’anecdote du moine assoiffé qui s’est démis la jambe en forçant la porte du cellier est peut-être plus amusante que la référence à l’empereur Henri IV faisant une fausse soumission à Grégoire VII à Canossa, mais certainement moins proche de la vérité et moins riche sur les plans historiques et culturels.
Ce n'est pas l'usurpation du privilège de la chasse qui est dénoncé mais l'inversion sexuelle symbolisée par le lièvre et le chasseur (3). De même, plus que de falsification monétaire, il s'agit aussi et surtout de poser la question de l'argent.

La fausse génuflexion à Canossa ou la jambe tordue en forçant la porte du cellier ?

La fausse génuflexion à Canossa plutôt que la jambe tordue en forçant la porte du cellier
Le Maître de l'argent, batteur de Monnaie ou le "faux-monnayeur" ?

Mamon, le Grand Maître de l'argent, batteur de la Monnaie plutôt qu'un "faux-monnayeur"

Le Chasseur ou un braconnier ?

Le lièvre et le chasseur inversant les rôles plutôt qu'un braconnier puni

Les Bénédictins du XIe siècle ne riaient pas en gravant dans la pierre les questions d'actualité concernant les armes nouvelles, la simonie du clergé, le concubinage des prêtres. Pour eux, la question du Salut est un sujet grave. Essayons de leur rendre justice. Et, avec le théologien humaniste allemand Philippe Mélanchthon, souhaitons que la théâtralité ne transforme point les prêtres en histrions.

Enfin, comment ne pas penser à cette maxime de Spinoza : « Ne pas rire, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre » ? (4)
Oui, ne pas se moquer, mais comprendre...

 

(1) « Le sot éclate de rire bruyamment, le rire de l’homme sensé est rare et discret » (Ecclésiastique 21 : 20) (remonter)

(2) Voir à ce sujet la description des péchés stigmatisés au Tartare (remonter)

(3) Le lapin est assimilé à l'homosexualité dans les évangiles apocryphes, mœurs que pratiquaient les hommes des bois, hommes bannis, fors-bans, comme le montre Le Goff. (remonter)

(4) Spinoza, L’Ethique, chap. III, cité par  Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza, Fayard, 2017, p 18-19

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