La question du Salut

Pour les hommes et les femmes de la Chrétienté médiévale, la grande question est celle de l’au-delà : qu’adviendra-t-il de nous après notre mort ?
A cette inquiétude existentielle, vieille comme le monde, et particulièrement prégnante pour des êtres quasiment tous croyants et à la vie plus rude et plus courte que la nôtre, l’Eglise apporte en guise de réponse, une alternative : c’est la question du Salut*.
Cette question est précisément le thème central du tympan. Face à l'alternative entre enfer et paradis, Conques imagine une troisième voie...

QU'EST-CE QUE LE TYMPAN NOUS DIT DU SALUT ?

Rappelons tout d’abord que les réponses à la question du Salut ont évolué au sein de la chrétienté et au cours des siècles. La réflexion théologique débute avec saint Paul (épîtres aux Romains 1,18 et aux Galates 3,19). La problématique paulinienne qui cherche à promouvoir le caractère universel du message christique penche nettement en faveur de la foi. Pour lui le respect des rites issus de la loi mosaïque (circoncision, interdits alimentaires...) s'efface devant la foi.(1) Le débat se prolonge avec les controverses entre saint Augustin et Pélage au IVe siècle, reprises au début du XIIe par saint Bernard. Elle prendra un tour franchement polémique au moment de la Réforme avec Calvin et Luther au travers de la question du libre arbitre et de la prédestination. Tout fait débat : le Salut dépend-il de la Loi ou de la Foi ? Est-il acquis par les œuvres (les actes de tout un chacun) ou accordé par la Grâce* ?

Sur l’alternative de la Loi ou de la foi, le tympan semble avoir tranché bien évidemment en faveur de la foi. L'abbaye n'est pas dédiée à sainte Foy sans raison ! Ici, Marie de Magdala, saint Pierre, Dadon ou Charlemagne doivent certainement leur salut à leur foi bien plus qu'à leurs actes, pas toujours conformes à la loi mosaïque ! Et sinon, comment expliquer que le fléau de la balance penche paradoxalement du bon côté, contrairement à toute logique, malgré toute la rigueur de la loi et en dépit des ruses du Malin ?
Quant à la question de savoir qui des actes des hommes ou de la Grâce divine serait le critère prépondérant, le tympan apporte une réponse équilibrée -belle anticipation de la subtilité toute jésuitique- en appelant explicitement au ressaisissement des fidèles par l’admonition qui conclut le tympan (2), tout en suggérant par des gestes, des images et des symboles à peine voilés l'œuvre opérante de la Grâce.

Certes, les inscriptions rappellent toute la dureté de la Loi (3). Toutefois, le tympan s'inscrit dans la longue tradition judéo-chrétienne d'un Dieu qui n'est pas uniquement un Dieu de Justice, un Dieu vengeur, mais aussi et surtout un Dieu miséricordieux, qui pardonne, plein de bonté et d'amour pour ceux qui l'appellent (4). Si le concept d’un Dieu miséricordieux trouve sa source dans l’Ancien Testament, le christianisme amplifie cette dimension Rédemptrice, et le tympan de Conques va plus loin encore en développant une vision originale, extraordinairement généreuse et optimiste, fondée essentiellement sur la Grâce, la Justification* du pécheur, sa Restauration*, le recours aux suffrages* et enfin, la géniale intuition du feu purgatoire. En effet, l’innovation fondamentale du tympan de Conques, inouïe et unique dans toute l’histoire de l’art, éclate dans la réponse apportée à la question du Salut. C’est elle qui en fait toute la modernité et son extraordinaire originalité.
En effet, à la vision binaire traditionnelle de l'alternative Paradis-Salut / Enfer-damnation, Conques substitue une perception ternaire plus complexe, moins manichéenne, qui introduit la notion d'une peine temporaire, purificatrice, restauratrice, qui ouvre la voie vers l'invention du Purgatoire. Ce ne sont pas des châtiments éternels qui sont représentés mais un processus de rémission des péchés. Conques annonce en effet ce que les théologiens vont progressivement imaginer : des épreuves temporaires expiatoires ou purificatrices, comme la soumission à un feu purgatoire, qui permettront aux âmes des pécheurs, au bout d'un certain temps, d'être restaurées et donc sauvés. C’est ce que nous voyons explicitement au tympan, un siècle avant que cela ne devienne le dogme du Purgatoire.

Le destin réservé à chacun reste la grande inconnue. Il y a consensus sur le sort des hommes -ou des femmes- tout à fait mauvais (tels les criminels et les blasphémateurs), qui seront, c'est certain, damnés pour l'éternité immédiatement après leur mort, et aussi sur les hommes ou les femmes tout à fait bons (tels les saints), qui seront appelés d'emblée au Paradis. Mais ces deux catégories ne constituent somme toute que des minorités. L'interrogation porte donc sur le devenir de l'immense majorité des cas, celle des catégories intermédiaires des pécheurs, tous ceux qui sont ni tout à fait mauvais ni tout à fait bons. Ceux-là, en raison de leurs fautes (parfois bénignes voire intrinsèques car héritées du péché originel), doivent-ils pour autant être châtiés éternellement en Enfer ? Et si la réponse était affirmative, comment comprendre alors le sens du sacrifice du Dieu-fait-homme, mort sur la croix pour le salut des hommes ? Se posent alors les questions du temps et des lieux du rachat. Le Salut ne peut-il advenir qu’après la fin des temps, lors du Jugement dernier, ou ne pourrait-il pas être accessible plus tôt, voire dès aujourd'hui, par la Grâce de Dieu ? Où se trouvent les pécheurs ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais s’ils n’ont accès ni au Paradis ni condamnés aux Enfers pour l’éternité ? (5) Conques nous livre des réponses concrètes à ces questions métaphysiques.

Ce message novateur constitue en quelque sorte un système spirituel cohérent révélateur de la renaissance romane occitane qui est aussi son chant du cygne. C’est en ne saisissant pas cette dimension exceptionnelle dans l’iconographie médiévale que tous ceux qui croient voir à Conques un Enfer, à l'instar de très nombreux véritables Jugements Derniers romans et a fortiori gothiques, commettent un terrible contre-sens, plaquant sur cette œuvre le schéma analytique issu d’un autre temps. Ils oublient aussi la dédicace des origines de la basilique au Saint Sauveur, un Christ Roi et Juge, mais un Roi de Grâce et un Juge qui justifie.

 


Une âme de pécheur "justifiée" est soustraite des griffes du démon

 

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(1) Pour l'Apôtre des Gentils, il n'est pas nécessaire d'imposer aux néo-chrétiens d'origine païenne les rites juifs auxquels les Judéo-chrétiens étaient, eux, très attachés. (remonter)

(2) O PECCATORES TRANSMUTETIS NISI MORES JUDICIUM DURUM VOBIS SCITOTE FUTURUM ! (Ô pécheurs, à moins que vous ne modifiiez vos comportements, sachez que le jugement futur vous sera rude) (remonter)

(3) Cf. la citation de l'Evangile de Matthieu (DISCEDITE A ME : Eloignez-vous de moi <maudits au feu éternel> Mt 25, 41) et l'admonition finale. En lire plus sur les inscriptions. (remonter)

(4) cf. Ps. 86, 5 (remonter)

(5) Jacques Le Goff traite avec précision de ces questions dans son incontournable ouvrage La naissance du purgatoire, Paris, Gallimard, 1981. (remonter)

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