Un trône vide, deux marches, trois arches et les quatre sens de l'écriture


LES TROIS ARCHES

Les trois arches de l’écoinçon de sainte Foy sont bien sûr très symboliques.

Au sens littéral, on a coutume de dire que ces arches représentent l'église abbatiale de Conques elle-même, avec les fers des prisonniers libérés par sainte Foy accrochés comme ex-voto. (1)

Selon les techniques de l'éxégèse médiévale, on doit interpréter aussi leur sens allégorique. Ces arches reprennent la structure des arcades des Limbes du registre inférieur, selon le jeu des correspondances. Le sens allégorique marque encore une fois la continuité entre Ancien et Nouveau Testaments. (2)


Les 3 arches ecclésiales. Survolez l'image pour visualiser les détails

En outre, ces arches soutiennent -et réhaussent par un décrochement significatif- les quatre pionniers emblématiques qui représentent les quatre premiers temps de l'Eglise (les apôtres avec Marie de Magdala, les martyrs avec sainte Foy, les anachorètes avec saint Antoine, et les Pères de L'Église avec saint Jérôme). C'est le message tropologique ou moral. (3)


Mais surtout, l'image va bien au-delà : elle est chargée d'un fort contenu anagogique, c'est à dire mystique. Celui-ci nous est suggéré par cinq indices sémantiques apportés par les objets placés sous ces arches (le calice et le trône vide), par les marches, par l'encadrement des deux arches centrales par deux demi-voûtes, et enfin par la forme même de l'écoinçon.
Le premier signe est le plus facile à décrypter : le calice posé sur l’autel symbolise évidemment le sacrifice de l’Eucharistie.
Les quatre autres sont plus subtiles
.

LES DEUX MARCHES
On remarque que sainte Foy "est montée jusqu'à l'autel", comme les prêtres. cette ascension vers l'autel est simplement symbolisée par les deux marches en haut des quelles est s'agenouille.
Elle se prosterne devant la main de Dieu, et reçoit l'ordination céleste des martyres. Cette ordination se fera à titre posthume, c'est pourquoi elle recevra, comme la Vierge, la couronne ronde que l'ange placé juste au-dessus d'elle (dans le registre médian du tympan) élève vers le Ciel.


Le suppedaneum (ou marche supérieure) de l'autel de sainte Foy

LE TRONE VIDE
Adossé à un des piliers, derrière sainte Foy, un trône aux montants ornés de globes est représenté, vide.
Le symbole du trône vide remonte au moins à la mort d'Alexandre le Grand. Lors de son décès, tous les satrapes furent conviés à confirmer leur serment de fidélité sur le trône désormais vide de l'empereur mais cependant censé demeurer toujours présent. Cette coutume s'est perpétuée dans le culte des morts des Romains, avant d'être reprise par le christianisme (4). Ainsi ce trône
vide évoque la présence du Christ mort et ressuscité. Mais le fait qu'il soit placé juste en arrière de sainte Foy, renvoie aussi à son sacerdoce. Le trône est le siège sacerdotal, la cathèdre, celui du prêtre par excellence, Jésus Christ, mais aussi celui de sainte Foy qui a reçu l'ordination céleste des martyrs. C'est sur un trône identique, avec ses globes, que la sainte est représentée en majesté dans la célèbre chasse recouverte d'or.

LES DEUX DEMI-ARCHES
La mutation de l’institution héritée du judaïsme s’accompagne d’une ouverture à l’universel.
Les trois arches du Temple bâti par le roi Salomon sur l’autel d’Abraham, reconnaissables aux trois lampes à huile, sont reproduites allégoriquement au niveau supérieur, mais avec une différence notoire : seules les deux arches centrales sont complètes, encadrées par deux demi-arches de part et d'autre. Quel en est le sens ? Probablement, cela indique qu'il a continuité entre le passé et l'avenir. L'Eglise est solidaire des deux dimensions : ancrée dans ses racines, elle s'élance vers le futur.
La série d’arcades de la nouvelle Eglise est reliée d’un côté au passé et de l’autre, infinie, ouverte sur l’avenir ; elle représente la transition avec l’Ancien Testament du Peuple Elu et assure le passage vers le futur jusqu’à la fin des temps, et vers la terre entière en tant qu’Eglise catholique, c'est-à-dire universelle.
En outre, l’arche coupée en deux suggère la destruction symbolique de l’ancienne religion, comme si on avait retiré la clef de voûte qui fermait sur elle-même la vieille arche d'alliance du Temple. N’y a-t-il pas là une référence aux paroles de Jésus s'adressant aux représentants du Temple dont il vient de chasser les marchands : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours. les Juifs lui dirent alors : "Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèveras ?" Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. » (Jn 2, 19-21). Ces trois arches peuvent évoquer les trois jours qui s'écoulent de la mort de Jésus à sa résurrection, mais elles symbolisent aussi le corps du Christ, et l'Eglise qui est précisément considérée comme son corps. L’arche rompue ne signifie-t-elle pas l'ouverture, par retrait de la clef de voûte, devenue pierre angulaire, sur laquelle saint Pierre bâtira son Eglise ? (5)

Survolez l'image pour afficher les légendes

LA PIERRE ANGULAIRE DU SACERDOCE NOUVEAU
Par sa forme, l'écoinçon évoque aussi la pierre angulaire, celle qui a été choisie, élue, choisie, la pierre vivante des hommes de foi appelés à témoigner et à édifier par un sacerdoce saint un édifice spirituel, mais aussi la pierre d'achoppement qui fera chuter les incrédules comme le décrit saint Pierre. (1 Pi 2, 4-9). C'est aussi la pierre qui avait été rejetée par les bâtisseurs (les païens qui comme Dacien ont martyrisé sainte Foy) et qui est devenue clé de voûte comme le chante le Psaume. (6)

Tous ces symboles (l'Eucharistie, la Résurrection, l'autel, l'Eglise universelle, la pierre d'angle) constituent la base même de la nouvelle Eglise, bâtie en trois jours par le Christ.
Et pour bien mettre les points sur les "i", ils sont très visiblement reliés au Temple de Jérusalem par un signe mnémotechnique (une série de trois points) gravé sur le toit des arches de l’Ancien Testament, au-dessus des prêtres-roi Zacharie et Melchisédech tenant eux aussi un calice.
Cet artifice classique de l'Ars Memoriae pointe une direction à suivre, indique une continuité sémantique du double thème du Sacerdoce et du Sacrifice entre les temps des Ancien et Nouveau Testaments. Sacrifice d’Isaac en la personne d’Abraham, sacrifice selon le rite de Melchisédech, sacrifice du Christ commémoré par la Communion, sacrifice du martyr symbolisé par sainte Foy ; sacerdoce des prêtres Aaron, Ezéchiel, Zacharie, auquel répond le sacerdoce céleste de sainte Foy et le sacercode du clergé séculier…
Ainsi guidés du bas vers le haut, nous percevons la corrélation entre les temps des Anciens et Nouveaux Testaments et le continuum du rituel du Temple à celui de l’Eglise.

Quoi qu'il en soit, la reconstruction du Temple passe par la foi dans le Messie. C’est toute la signification de l’écoinçon de sainte Foy, géniale allégorie qui condense en un espace minimum une formidable densité de sens.

Page précédente

(1) Sens littéral : c'est le sens premier, le plus souvent avancé par les commentateurs du tympan. Mais si ce sens est le plus facile à décoder, ce n'est pas le seul ! (remonter)

(2) Sens allégorique : l'arche est une image de construction, de stabilité, de liaison, de passage et d'hommage honorifque. Par le jeu des correspondances, les trois arches symbolisent ici non seulement la basilique de Conques, mais aussi l'Eglise en tant qu'institution. C'est la maison de Dieu bâtie par les hommes mais aussi la présence divine sur terre. L'arcade évoque l'Arche d'Alliance de l'Ancien Testament. Reprise à l'étage du Nouveau Testament, elle représente la Nouvelle Alliance. De la même façon, les sept piliers (chiffre parfait) représentent à l'étage de l'Ancien Testament à la fois la Jérusalem terrestre avec son Temple et la Jérusalem céleste avec ses patriarches et prophètes. De même, l'image des fers évidente au sens propre (sainte Foy libère les prisonniers), peut s'entendre aussi au sens figuré (la foi sauve). Sur les quatre sens de l'écriture, voir le chapitre 3. (remonter)

(3) Le message du sens tropologique est clair : l'Eglise constitue le fondement moral de la société médiévale. Elle contribue à l'élevation les esprits, d'où le surélévement du sol qu'elle permet à l'étage supérieur. (remonter)

(4) Cette pratique demeure encore vivante de nos jours où on laisse la chaise vide d'un membre important d'une communauté qui vient à manquer et que l'on veut ainsi honnorer. Dans l'Apocalypse, saint Jean décrit les trônes sur lesquels siègent les martyrs et il relie cette image à l'annonce leur prêtrise (Ap. 20, 4-6). Voir également ce que dit Frédéric Manns, frère franciscain mineur, professeur à la Faculté des sciences bibliques de Jérusalem, à propos de la représentation du trône vide : « L’Église utilisera ce symbole pour évoquer la présence invisible de Dieu et aussi pour commémorer les martyrs. Leur trône vide placé derrière l’autel signifie qu’ils président l’eucharistie célébrée au nom du Christ. » ( Fr. Frederick Manns, O.F.M, Studium Biblicum Franciscanum, Jérusalem (en savoir plus sur le trône vide avec interbible.org). C'est également sur un trône que sainte Foy est représentée en Majesté au trésor ecclésiastique de Conques. (remonter)

(5) Le retrait d’une pierre crée une ouverture. Cette rupture ouvre un passage vers le ciel lorsqu’il s’agit d’une clé de voûte ou d’un linteau de séparation de niveaux. Image à la fois de la transcendance et de l'immanence divines, ce procédé est utilisé par trois fois dans le tympan. Nous y reviendrons au chapitre consacré à l’esthétique, à l'occasion de la note sur les passages aménagés dans la composition du portail. Notons enfin que ces trois arches (chiffre divin) en suggèrent en fait quatre (chiffre de l'homme) : doit-on y voir une astuce polysémique pour représenter l'alliance entre Dieu et l'homme ? (remonter)

(6) « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la tête de l'angle
... » (Psaume 118 (117), 22) (remonter)

 

Page précédente