Conclusion

Le miroir du tympan de Conques reflète le grand combat apocalyptique entre le Christ et son adversaire Satan. L'enjeu est le salut de l'homme. Entre ces deux mondes, témoin dialectique de la lutte permanente du Diable et du Bon Dieu, la balance oscille et satisfait notre soif innée de justice. Au tribunal de Dieu, une porte mène à l'Enfer, mais une autre nous guide vers un Tartare purificateur un tant soit peu élyséen.
Son fléau incarne le vieux mythe dualiste du Bien et du Mal, à la base de toute scénographie dramatique, et porte en elle même l’angoisse et l’espérance existentielles de la destinée humaine.
Elle est aussi le reflet de notre conscience.
Liberté de conscience, justice, responsabilité, besoin d’amour, égalité des sexes, trouvent leur accomplissement dans l’octroi -pas tout à fait sans condition- de la grâce divine, constitutive de la Création, dont le geste du Christ, maître de tous les mondes, est le vecteur tangible.
Cette vision est celle de la doctrine catholique de l'occident chrétien roman, mais plus particulièrement de la sensibilité des Bénédictins du XIIe s. en pays d'oc, que l'on peut résumer par une préférence pour la pastorale de la joie et qui s'enracine dans les Ecritures vétérotestamentaires : « Car je sais moi le dessein que je forme pour vous, dessein de paix et non de malheur qui vous réserve un avenir plein d'espérance. » (Jérémie 29 : 11). Nous nous trouvons aux antipodes de la pastorale de la peur qui s'imposera au XIIIe s.
Le tympan nous invite à contempler une vision apocalyptique, non pas au sens catastrophique, mais sens étymologique, celui d’une Révélation : révélation de la Grâce divine au seuil de l'église du Saint Sauveur. Avec un leitmotiv : "la foi sauve !"

Au terme de cette histoire du Salut, la question nous parait tranchée. Ce n’est pas uniquement l’Enfer : ce sont les Tartares, porteurs d'une certaine façon du germe du Purgatoire. Ce n'est pas tout à fait l'Enfer, mais plutôt son antichambre. Ce n’est pas la condamnation issue du Jugement dernier aux peines éternelles : c’est la grâce du Tartare offerte aux croyants. Ce n’est pas une pastorale de la peur, mais celle de l’Espérance !

Laissons l’image nous pénétrer...
Contempler, c’est observer attentivement, pour aller de l’œil à l’oreille, du regard à l’écoute, de la vision à l’entendement. C'est découvrir dans l’ici-bas du visible, l’invisible de l'au-delà. C'est retrouver dans le visage du Fils de l’Homme, roi et juge, les yeux de la Sagesse, la rigueur et la tempérance de Dieu.
En faisant jaillir de la beauté des formes le recours à la Grâce, les Bénédictins du XIIe s. déduisaient de la descente du Fils de Dieu sur terre l’Ascension de l’homme jusqu’au Ciel. De la Parousie, ils tiraient la Résurrection des morts. En cela le tympan se faisait performatif. Il induit ce qu'il montre : la Grâce offerte aux croyants.

Par la grâce du ciseau, le Maître du tympan de Conques a mis en œuvre la belle maxime d'Hugues de Saint-Victor : « Si les mots disent les choses, les choses disent autre chose. »
En fondant son propos, non sur la crainte d'un châtiment éternel en Enfer, mais sur le don de la Grâce divine, la restauration des âmes, la rédemption des croyants, ce tympan imaginé voici 9 siècles délivre un message encore audible de nos jours. Il nous rappelle que Dieu est amour, mais que nous avons aussi toute notre responsabilité pour rejoindre ou non la lumière du visage de Dieu. Notre époque, qui ne croit plus guère aux affres d'un enfer punitif, reste cependant réceptive à une pastorale humaniste fondée sur l'espérance et l'amour, et perçoit de mieux en mieux qu'une lecture du sens véritable est plus crédible qu'un piètre simulacre tiré d'une interprétation superficielle et erronée.
Comme l’écrit Yves Christe, « le Jugement dernier n’est rien d’autre qu’une image présente de la gloire de Dieu que, tant bien que mal, on a adapté à la révélation du sort de l’humanité à la Fin des Temps » (op. cit. p. 351).

HIC ET NUNC
Le lapicide de Conques a dessiné sous nos yeux l'histoire du Salut à travers le Temps pour ouvrir la destinée humaine sur l'Eternité et la Grâce de Dieu malgré le péché de l'Homme.

Cette œuvre millénaire garde toute son actualité, non seulement comme témoin exemplaire d’une étape de l’Humanité, vibrant reflet de la civilisation occitane du XIIe siècle(1), mais plus encore comme porteuse d’Espérance, d’une semence de Renaissance, dans l’advenue de la Parousie et d’un Eternel présent ?

Ce portail historié qui nous parvient du fond du Moyen-âge, nous tend un miroir où nous pouvons nous contempler, nous autres vivants, immergés dans le monde d’aujourd’hui. Et, tout comme le faisaient les pèlerins du XIIe siècle, nous y voyons le monde dans son état actuel et le Jugement qui nous attend demain, à l'heure de notre mort.
Grâce à cette étude, nous l'espérons, nos visiteurs réaliseront combien le tympan de Conques, chef d'œuvre médiéval, est éloigné d'un “travail barbare” datant d'une “époque grossière” tel que le qualifiait un Prosper Mérimée sept siècles après son érection. (2)

Ce joyau de l'art roman occitan constitue un remarquable document historique, reflet du contexte de la Querelle des Investitures (1105 - 1177). Il est le témoin de l'évolution de la théologie victorine avec l'introduction de la Trinité dans l'Histoire du Salut et bien sûr la prémonition du Purgatoire.

Cette "Bible de pierre" traduit graphiquement une magistrale leçon didactique, une somme monumentale qui constitue une œuvre holistique, un tout complet et cohérent, rassemblant tout un système de pensée, de représentation du monde terrestre et de l’au-delà,  une composition remarquable qui nous révèle un prodigieux Opera Mundi.

Ce chef d’œuvre de l'Art sacré offre une parfaite adéquation de la forme et du fond, de l'objet et du sujet, il associe le geste, la parole et la voix. Il  met en scène des saynètes d’une grande concision et les scande par des vers léonins d’une métrique parfaite. C'est littéralement un drame théâtral,  un véritable mystère médiéval sculpté.

Est-il au monde une œuvre qui condense en un espace aussi restreint, une telle amplitude de concepts intellectuels et spirituels ?
Est-il au monde chef d’œuvre comparable au portail de Conques, qui joigne à l’émotion des sens suscitée par les arts l’émerveillement de l’âme, et qui ordonne avec autant de logique, de génie et d’esthétique une analyse anthropologique jumelée avec une histoire métaphysique insérant l’homme dans la ligne du temps ?
Conques nous offre incontestablement du grand spectacle. Cette fresque rupestre d'une Sixtine rouergate,  épopée historique, hyménée de la lettre et de l'esprit, Horeb de l’art roman, n’est-elle pas, à plus d’un titre, un chef d'œuvre de l'humanité ? (3)

Que pourrait-on ajouter d’autre, sinon que le tympan de la Rédemption réalise à la perfection la formule de Dostoïevski : « la Beauté sauvera le monde » ? (4)

La beauté sauvera le monde

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(1) « L’essence de l’inspiration occitanienne resplendit dans l’art roman. (…) La grâce est la source de tout cet art. (…) L’essence de l’inspiration occitanienne est identique à celle de l’inspiration grecque. Elle est constituée par la connaissance de la force. Cette connaissance n’appartient qu’au courage surnaturel. » (Simone Weil, Le génie d’Oc, Marseille, février 1943) (Remonter au texte)

(2) “Le tympan de la grande porte, couvert de sculptures encore bien conservées, mérite une description détaillée. Bien que le travail en soit barbare, on distingue dans sa composition, plus d'art, et je dirai plus de sentiment qu'on en attendrait d'une époque grossière”. P. Mérimée, Notes d'un voyage en Auvergne, Paris, Fournier, 1838, p. 180. On pourrait rire de la naïveté d'un tel propos, bien révélateur de son époque, mais il faut rendre hommage à cet Inspecteur Général des Monuments Historiques, qui a pressenti sous une facture qu'il jugeait barbare toute la finesse esthétique et morale de la civilisation romane, et ce faisant, a su sauver la basilique d'une démolition programmée. (Remonter au texte)

(3) D'ailleurs, le village de Conques, son abbatiale et tout particulièrement son tympan et son trésor, méritent largement leur inscription au patrimoine de l'Humanité par l'UNESCO en 1998 sur les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. (Remonter au texte)

(4) Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, Actes-Sud, coll. Babel, 1993, T. II.
La tradition musulmane prête au Prophète un aphorisme équivalent parfaitement conforme à l'éthique du tympan : « Dieu et beau et Il aime la beauté ».
(Remonter au texte)

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