4. CIEL ET PARADIS
DÉCRYPTAGE DES SCÈNES HISTORIÉES

1) LE CIEL

 Respectant le principe de l'invisibilité du Père, le Ciel est simplement noyé d'ondes divines qui matérialisent Son Esprit. Ces ondes verticales, transcendantales, sont la première -ou du moins une des plus anciennes- représentations de l'Esprit Saint sous forme d'ondes. Traditionnellement, le Saint Esprit est figuré par une colombe, des langues de feu ou des rayons lumineux. Avec ces ondes, élément liquide ou ondulatoire, on se rapproche - et se distingue aussi - du signe habituel des théophanies dans l'Ancien Testament  sous forme de nuées. (Ex 13, 22 ; 19, 16)

Le Ciel, noyé par les ondes divines

Ce choix est à rapprocher de la forme choisie à la même époque par Hildegarde de Bingen pour illustrer ses visions mystiques. (cf illustration extraite de son Scivias)  


Le Jugement dernier n'ayant pas encore été prononcé, le Ciel reste pour l'heure vide d'hommes. Il est peuplé en revanches d'anges dont nous avons vu qu'ils annoncent l'Apocalypse (à coup de trompes) et portent les symboles de l'Adventus, dont l'immense Croix Glorieuse brandie comme un trophée.

 

Le trophée de la croix glorieuse
La croix glorieuse

Ces deux anges portent aussi les instruments de la Passion : la sainte lance (LANCEA) et les clous (CLAVI).
Sur le bras vertical, le titulus désigne ironiquement le crucifié : IESVS NASARENVS REX IVDEORVM (JESUS DE NAZARETH ROI DES JUIFS) 

Les intruments de la Passion : la lance

Les instruments de la Passion : les clous
Jésus de Nazareth Roi des Juifs
Le titulus
Les instruments de la Passion

Le secret de la robe de l’ange

Dans les années 60, le téléobjectif a révélé un détail insoupçonné : au bas de la robe de l'ange sonneur de trompe de droite, on a découvert une inscription en langue arabe, gravée en caractères coufiques.

Le secret de la robe de l'ange
L'inscription al hamda  signifie  "Gloire à Dieu".  (en savoir plus L'inscription arabe koufique

2)  UNE PROCESION TRAVERSE LES DEMEURES PARADISIAQUES

Du côté des élus, une cohorte de 13 personnages forme la procession de l’Église en marche. Regards tournés vers Christ elle progresse vers le Salut.

 

L'Eglise en marche vers le Salut

C'est une femme qui ouvre la marche : la Vierge Marie, mère de Dieu, Reine des Cieux. Le geste de ses mains jointes indique clairement qu’elle  prie (pour les pécheurs et les âmes soumises au Tartare). 
Le culte marial connait un nouvel essor au  XIe s. sous l'action du pape Grégoire VII et s'amplifie avec la Renaissance romane du XIIe s., sous l'influence de Bernard de Clairvaux.

La Vierge Marie

Elle est suivie par saint Pierre, fondateur de l'Église et premier évêque de Rome.
Sa théologie insiste particulièrement sur le rôle salvateur de la foi.
Il détient les clés du Paradis et son bâton pastoral pointe justement sur la serrure de la porte du paradis.  

Saint Pierre détenteur des clés du Paradis

Dadon (Déodatus) se fait ermite à Conques en 785 : on le considère comme le fondateur de l'abbaye. (1)
Il figure au paradis bien que ce ne soit pas un saint homme. Il ne porte pas d'auréole. En effet, c'est un matricide qui a laissé mourir sa mère, prise en otage à l'époque des incursions arabo-berbères, pour ne pas perdre son cheval réclamé comme rançon.
Il doit son salut à son repentir et à sa foi chrétienne. (2)

Dadon, fondateur de l'abbaye
Dadon avec son Tau pastoral (bâton cantoral en forme de T)
Vient ensuite l'Abbé de Conques avec sa crosse abbatiale. La tradition l'identifie comme étant Bégon III, célèbre abbé de 1087 à 1108, c'est à dire en plein apogée de l’abbaye, époque probable de la conception du tympan.
Mais bien au-delà, ce moine personnifie la continuité de la fonction abbatiale, perpétuellement renouvelée au cours du temps.
L'abbé de Conques

L'abbé guide de la main un roi identifié comme étant l'empereur Charlemagne : en effet il porte une couronne fleudelisée et un sceptre composé d'un orbe (ou nœud) surmonté de l'arbre de Jessé qui rappelle que le restaurateur carolingien du Saint-Empire romain était appelé "Nouveau David" (3)

 

A l'instar de Dadon, Charlemagne n'est pas  sans reproche : on le dit incestueux et intempérant (4) : malgré tout, il sera béatifié en 1165 par l'antipape Pascal III à l'instigation de Frederick Barberousse. Toutefois l'Église officielle n'a jamais remis en cause cette quasi "canonisation". (5)
Sa présence au paradis s'explique par les importants biens fonciers dont il a doté l’abbaye à ses débuts et par les reliques insignes qu'il lui a offertes (le "A" de Charlemagne, un premier morceau de la Vraie Croix...).

 

L'empereur avance légèrement voûté, docilement guidé par l'abbé. Nous avons ici l'image des rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel tels que l'Église les idéalise. Dans le sillage de la réforme grégorienne, le politique doit être assujéti au religieux.

 

L'empereur Charlemagne
Charlemagne

En arrière-plan, deux illustres personnages de la mythologie carolingienne encadrent l'empereur : derrière lui, son fils Louis le Pieux (dit le débonnaire) grand bienfaiteur de l'abbaye. En effet, en 818, il lui accorde le rang d'abbaye impériale quatre ans après son accession au trône. Et on comptera pas moins de dix donations l'année suivante.


Entre l'empereur et l'abbé, Pierre Séguret croit reconnaître le précepteur du jeune Louis, le chevalier Guillaume au Court-Nez, allias Guillaume de Gellone, cousin germain de Charlemagne, duc d'Aquitaine et comte de Toulouse qui s'est illustré dans une héroïque résistance à l'avancée des Sarrasins en Languedoc et Provence. Sa blessure au visage lui valut son surnom et ses glorieux exploits militaires furent à l’origine du célèbre cycle épique de « Guillaume au Court Nez » d'où sortira le personnage de Guillaume d'Orange. A la fin de sa vie Guillaume a fondé pour s'y retirer l'abbaye de Gellone,  bientôt nommée Saint-Guilhem-du-désert.

La mythologie carolingienne
Deux personnages de la mythologie carolingienne : Louis le Pieux et Guillaume Court-Nez
Viennent ensuite deux clercs qui portent l'un les Tables de la Loi, l'autre l'Évangile. Cette présence manifeste le rôle fondamental  des Écritures dans l'action pastorale de l'Église et souligne la continuité et complémentarité des deux Testaments dans l’Histoire du Salut.

 

Les Tables de la Loi et l'Evangile
Les Tables de la Loi et l'Évangile

Les quatre derniers personnages
Les quatre premiers temps du christianisme

Les quatre derniers personnages, de taille plus petite, sur un titulus surélevé, présentés de face, paraissent d'une facture légèrement différente, peut-être plus archaïque, et représentent les quatre premiers temps du christianisme.

Partons cette fois de l'extrémité de la frise : c'est encore une femme qui ferme la procession.
Voici Marie de Magdala, premier témoin de la résurrection : elle est l'apôtre des apôtres.
Elle représente le temps des apôtres.
Marie de Magdala
Marie de Magdala

Comment Pierre Séguret a-t-il pu, le premier, identifier Marie de Magdala ?

Simplement en observant l'iconographie traditionnelle qui la représente les genoux fléchis, comme par exemple, sur les chapiteaux d'Autun et de Saulieu.

Chapiteau du Noli me tangere, Autun
Chapiteau du Noli me tangere de Saulieu
Les chapitaux du Noli me tangere d'Autun (à gauche) et de Saulieu (à droite)
Mais aussi en analysant la position de ses pieds tournés dans un autre sens pour évoquer son retournement. (6)
Le retournement de Marie de Magdala
Le retournement de Marie de Magdala

Elle est suivie par une troisième femme, plus exactement une fillette, sainte Foy qui montre sa paume en signe de foi et porte la palme de son martyre. Elle illustre le temps des martyr(e)s. (7)

 

Sainte Foy : le temps des martyres

Vient ensuite le temps des anachorètes avec saint Antoine le Grand, l'ermite du désert égyptien. Ses genoux légèrement fléchis pourraient évoquer les tremblements qu'il subissait lors de ses visions et tentations. Il est possible qu'il porte au cou, non la coquille des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, mais une clochette qui rappelle le signe distinctifs des Antonins, confrérie de moines chevaliers hospitaliers crée au début du XIIe s. et qui était chargée, entre autres, de nettoyer les rues avec des troupeaux de porcins annoncés et identifiés par des clochettes.

Saint Antoine
Saint Antoine du désert

Saint Antoine avec sa clochette et son cochon

Enfin, voici le temps des Pères de l’Eglise avec saint Jérôme, traducteur de la Bible en latin.

 

Saint Jérôme
Saint Jérôme
Un calendrier monacal

On remarquera la place non négligeable accordée aux femmes qui encadrent ce cortège (8). 
En classant chronologiquement les personnages de la frise, on constate qu'elle est organisée comme un calendrier monacal à double entrée, progressant du plus ancien au plus récent en partant des deux extrémités pour converger par le pivot central du présent incarné par la permanence de l’abbé. Passons maintenant au registre consacré aux temps bibliquesA suivre...


Poursuivre le décryptage (Cinquième chapitre : Dans le sein d'Abraham)

(1) Dadon était le seigneur de la motte féodale qui contrôlait le confluent de l'Ouche et du Dourdou aux pieds de Conques. (retour)

(2) La présence de pécheurs dans les demeures paradisiaques peut être mise en résonnance avec le passage de l'Apocalypse où Jean évoque les épreuves des croyants soumis à la tentation mais qui auront la vie éternelle : « Ne crains pas les souffrances qui t'attendent : le Diable va jeter des vôtres en prison pour vous tenter, et vous aurez dix jours d'épreuve. Reste fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie.  » (Ap 2, 10) (retour)

(3) L'arbre de Jessé (père du roi David) représente la généalogie de Jésus du côté maternel. Parmi les titres de Charlemagne, relevons celui de « christus Domini » (prêtre-roi).  cf. Yves Sassier, Royauté et idéologie au Moyen Âge : Bas-Empire, monde franc, France (IVe et XIIe siècles), Armand Colin, 2012 (retour)

(4) La première vertu de Charlemagne n'était pas la fidélité et on lui connait plusieurs épouses ou concubines (Himiltrude, Désirée de Lombardie, Hildegarde de Vintzgau, Fastrade de Franconie, Liutgarde d’Alémanie, Gerwinde de Saxe, Maldegarde, Regina et Adelinde). La tradition rapporte également une relation incestueuse avec sa sœur Gisèle. (retour)

(5) La distinction entre béatification et canonisation n'existe pas encore à cette époque. Cette présence de Charlemagne au paradis nous renseigne-t-elle sur la datation ? Difficile de l'affirmer. Toutefois, si la création du tympan de Conques est antérieure à cette décision, cela révèle la grande clairvoyance de ses concepteurs qui ont eu la prémonition de cette sanctification. A moins que le tympan ne lui soit postérieur ? Argument qui plaiderait pour une datation très basse, après 1165, hypothèse caressée par l'auteur.  (retour)

(6) Marie de Magdala opère plusieurs retournements après la Passion : après la mise au tombeau et le sabbat, elle retourne vers la tombe au matin du premier jour de la semaine avec des onguents et des aromates. Trouvant le sépulcre vide, elle s'en retourne bouleversée, toute retournée, et aperçoit un homme qu'elle prend pour le jardinier. Après l'avoir brièvement  questionné, elle s'en détourne. Alors le Christ la rappelle par son nom, elle se retourne et enfin le reconnaît. Ensuite le Christ lui confie la mission de retourner vers ses frères pour témoigner. C'est aussi l'image de sa métanoïa, son retournement spirituel qui la fait passer de la vue à la vision.  (retour)

(7) Foi est une enfant de douze ans originaire d'Agen martyrisée en 303 par Dacien pour avoir refusé de renier sa foi chrétienne. On commémore son martyre le  6 octobre. En 866 ses reliques ont connu une "translation furtive" depuis Agen jusqu'à Conques. Elle est célèbre pour ses miracles (notamment la libération des prisonniers) dont la réputation a justifié le succès du pélerinage à Conques et soutenu le rayonnement de son abbaye. Elle est également fameuse pour ses facéties narrées dans le Livre des miracles de sainte Foy (Liber Miraculorum Sancte Fides, début du XIe s.) Gallica. Sa vie et son martyr ont donné naissance à un des plus anciens textes littéraires en langue d'oc, la Cançon de Santa Fe (la Chanson de sainte Foy), poème de près de 600 vers datant également du XIe siècle. (fac-simile et traduction sur Gallica) (retour)

(8) Les femmes jouent un rôle de transition aux deux extrémités : d'un côté la sainte Vierge est en lien physique avec son fils ; de l'autre Marie de Magdala et sainte Foy assurent la liaison avec l'étage de l'Ancien Testament et avec l'écoinçon intercalaire de sainte Foy.  (retour)

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