8. LES QUATRE SENS DE L'ÉCRITURE
DÉCRYPTAGE DES SCÈNES HISTORIÉES

Il nous faut approfondir un peu l'analyse du tympan de Conques pour aller au-delà du sens premier des images.
En effet, pour complètement décrypter cette "Bible de pierre", il faut entreprendre une sorte d'exégèse (c'est à dire l'explication des textes bibliques).
La grille que nous vous proposons révèle la très grande maîtrise de la rhétorique iconographique des Bénédictins rouergats. Ils savent parfaitement conjuguer les quatre sens de l'écriture.

Ces quatre niveaux d'interprétation sont connus depuis fort longtemps : cette méthode d'analyse herméneutique remonte à la tradition judaïque et se répand au début de l'ère chrétienne chez les philosophes grecs comme Philon d'Alexandrie puis chez les Pères de l'Église comme Origène. Elle est très en vogue chez les théologiens et exégètes médiévaux, notamment ceux de la Renaissance romane du XIIe siècle et parmi eux, bien sûr chez Hugues de Saint-Victor, surnommé le "Second saint Augustin". Au XXe s., elle a été remise à l'honneur par le grand théologien jésuite Henri de Lubac.(1)

Pour les présenter, nous prendrons un premier exemple, celui des Saintes Femmes.
Il s'agit des quatre femmes placées sous les deux dernières arches de la Jérusalem céleste. Elles sont voilées et couronnées (couronnement céleste de sainteté). Contrairement aux patriarches de l'Ancien Testament, elles se tiennent debout, prêtes à se mettre elles aussi en marche.

 Les Saintes Femmes
Les Saintes Femmes

Elles sont identifiables aux objets qu'elle portent : une fiole de parfum, un pot d'onguent, des lampes et un livre.
Ce sont les Saintes Femmes qui se rendent au tombeau au matin de Pâques. (2)
Avec une remarqable virtuosité, le sculpteur combine ici dans leur expression graphique les quatre dimensions sémantiques. En voici les quatre grands principes :

Le premier niveau est bien sûr celui du sens littéral, celui du sujet au sens propre ou de l'histoire au premier degré. La figure reproduit strictement ce que l'artiste veut signifier.
Ces femmes myrophores portent les parfums et aromates destinés à embaumer le corps.
Leurs lampes sont allumées car le jour ne s'était pas encore levé :   « il faisait encore sombre ». (Jn 20 : 1)

Le deuxième sens est le sens figuré, symbolique qui révèle souvent le sens moral (sens tropologique).
L’image dit aussi autre chose que ce qu’elle montre : ici, au sens figuré, les lampes qui éclairent la scène sont associées à la lumière, à la vigilance, à la veille et à la clairvoyance.


Le troisième sens est celui de l'allégorie. L'image en appelle une autre et fonctionne comme un écho, une comparaison analogique, une métaphore soulignant le jeu des correspondances et des préfigures. L'allégorie orchestre une symphonie concertante entre ancien et nouveau Testament.
Ici les lampes à huile allumées renvoient aux cinq Vierges sages attendant l'époux munies de lampes et de réserves d'huile (Mt. 25 : 1-13) mais aussi au miracle de la fiole d’huile  qui servit à allumer la menorah du deuxième temple profané lors de la révolte des Maccabées à l'origine de la fête de Hanouka.

Les femmes myrophores
Les femmes myrophores

Le quatrième degré d'interprétation est le sens spirituel, mystique. (sens anagogique : celui de l'élévation de l'âme) (3)

C'est le plus profond, celui des mystères de l'Au-delà. Il est souvent discret mais toujours essentiel et puissant.

Il est suggéré ici par la présence le livre ouvert. Il s'agit de l'Évangile, la Bonne Nouvelle (4) dont Marie de Magdala est le premier témoin et que Jésus envoie en mission pour en témoigner, l'investissant ainsi comme "Apôtre des apôtres".

Certains signes passent presque inaperçus ou restent secrets. C'est le cas du dédoublement du pilier entre les deux arches : s'agirait-il d'atteindre le nombre parfait de 7 piliers pour l'ensemble de cette arcature ? (les sept piliers de la sagesse).


La Bonne Nouvelle révélée à Marie de Magdala
La Bonne Nouvelle révélée à Marie de Magdala  (et le pilier dédoublé)

Un second détail enrichit le sens mystique : il s'agit du soleil entre les deux arcades. Il symbolise évidemment la Résurrection, le jour nouveau du mystère de Pâques.
C'est un soleil levant, encore pâle et sans rayons, comme à l'heure où le Christ apparut à Marie de Magdala.

Dans son ensemble, le tympan de Conques, par son thème général (la quête du Salut dans la perspective d'un Jugement dernier imminent), épouse bien sûr une visée eschatologique et anagogique. 

Le soleil pascal 
Le soleil levant du matin de la résurrection

 Puisqu'il s'agit de s'élever vers le ciel, attardons-nous un instant sur ce disque solaire :


Ce soleil porte les vestiges d’un chrisme peint à l’intérieur du disque, cela confirme que cet astre renaissant symbolise la résurrection du Christ dont il porte le monogramme. (5)

 

Le chrisme inscrit à l'intérieur du soleil pascal. (Faites coulisser le curseur de la juxtaposition pour passer de l'état actuel à la reconstitution)

A l'intérieur du soleil des pierres bien séparées par des joints sont gravées.
Elles symbolisent les pierres du temple de Jérusalem (sens littéral), de la maison de Dieu (sens figuré, comme du reste la représente tout l'ensemble du tympan). Mais elles symbolisent surtout la nouvelle alliance, la nouvelle église rebâtie selon la prophétie « en trois jours ».
C'est par extension toute l’Institution ecclésiale chrétienne fondée par Simon-Pierre (Kephas) (Mt 16, 18).

 

 

Les pierres de la nouvelle église
Les pierres de la nouvelle église à l'intérieur du disque solaire

Il est évident que pour bien comprendre le sens des images, nous devons combiner ces 4 niveaux d’interprétation.

Prenons un autre exemple un peu plus complexe, celui de l'écoinçon de sainte Foy qui constitue un élément extrêmement important du tympan de Conques. Avec une grande virtuosité, le maître du tympan combine ici ces quatre sens dans une expression graphique d'une rare densité sémiologique.

Ecoinçon de sainte Foy
L'écoinçon de sainte Foy

Au sens littéral, la fillette prosternée devant la main de Dieu représente l'adolescente de 13 ans martyrisée en l'an 303 par Dacien, préfet d'Agen, pour être restée fidèle à sa foi. C'est Sancta Fides ou Santa Fe en langue d'oc, à qui est consacrée la basilique.
Les fers suspendus sont les ex-voto des prisonniers libérés, une des spécialités de sainte Foy, comme le raconte son Livre des miracles.
Les trois arches et l'autel matérialisent l'abbaye de Conques elle-même. Le calice évoque les eucharisties qui y sont célébrées.

Le sens figuré coule de source et le message est clair : la foi sauve !
Comme son nom l'indique, la fillette symbolise la foi.
La libération miraculeuse des captifs s'obtient par l'invocation de la sainte. Concrètement, une partie des offrandes versées par les pèlerins servait à payer les rançons des détenus pour obtenir leur libération. (6) Ils ont cru en elle et leur foi les a sauvés.
Les arches représentent l'Église universelle qui œuvre pour le Salut du monde.
Le ciboire matérialise le Saint-Sacrement : le corps du Christ est le Pain de Vie : « Celui qui croit a la vie éternelle car je suis le pain de vie ». (Jn 6, 48)


 Le sens allégorique de cette scène évoque le sacerdoce féminin. Oui, sainte Foy est prêtre ! Le sacerdoce féminin était admis à l'époque, certes dans sa forme métaphorique. Ne serait-ce que parce qu'il est systématiquement attribué à titre posthume aux martyrs.
Quatre détails sont le signe de son sacerdoce : l'autel, le ciboire (ou le calice), la cathèdre et les deux marches.
Ces deux marches en haut desquelles la sainte est agenouillée symbolisent en effet l'autel vers lequel s'élève le prêtre qui se prépare à célébrer l'office en prononçant les paroles : « introibo ad altare Dei ». (je m'avancerai vers l'autel de Dieu)

Les insignes sacerdotaux de sainte Foy
Les insignes sacerdotaux de sainte Foy

L'ordination posthume de sainte Foy est représentée juste au-dessus par la scène de son couronnement céleste. Un ange emporte au ciel une couronne de Gloire, de Vie et de Justice méritée au titre de martyre. 

Le couronnement céleste de sainte Foy
Le couronnement céleste de sainte Foy

Le sens spirituel, métaphysique est suggéré par le geste : la prosternation (proskynèse) de sainte Foy.
Elle se prosterne devant une représentation de la Trinité d'une étonnante concision.

La proskynèse de sainte Foy
Manifestation de la Civilisation du geste : la proskynèse de sainte Foy

- Le Père apparait sous la forme d'une main qui donne Sa bénédiction ;
- Le Fils est présent dans le nimbe crucifère traversé par la main ;
- L’Esprit Saint est perceptible au travers des ondes divines. (7)

 

 

 

La Sainte Trinité
La Trinité ou l'invisible rendu visible

Un autre symbole anagogique doit être explicité : celui du trône vide. C'est une coutume héritée de la mort d'Alexandre le Grand. Après sa disparition, ses officiers ont laissé le siège d'Alexandre vacant dans leurs assemblées. Les Romains, puis les Chrétiens de l'Antiquité ont perpétué cette coutume. En l'occurence,  ce trône vide évoque ici l'attente messianique du retour du Christ. (8)

Le trône vide
Le trône vide, symbole de l'attente

Le nombre d'arches est lui aussi symbolique : ces trois arches rappellent la nouvelle église rebâtie en trois jours par la mort et la résurrection de Jésus.
Les deux extrémités sont inachevées pour signifier d'un côté la continuité avec l'héritage du judaïsme, et de l'autre l'ouverture vers le futur et l'universel.

Les deux arches et demi

Les 3 arches (2 arches + 2 ½ reliées au passé et à l'avenir) 

Du positionnement des éléments

Aucun détail n'est laissé au hasard. Le positionnement de l'écoinçon revêt aussi un sens mystique :
- sa juxtaposition symétrique avec l'écoinçon de l'éveil des morts (qui presente une étonnante séquence cinématique) (9) fait sens : il s'agit de souligner le lien de cause à effet entre la foi et le salut ;

Un positionnement significatif
Un lien de cause à effet entre la foi et le salut des élus

- le positionnement vertical de l'écoinçon, intercalé entre les registres médian et inférieur, assure à la fois la transition et la séparation entre l'Ancien et le Nouveau Testament.
Comme un seuil, ce coin relie et sépare deux étapes de l'histoire du Salut, le temps de la Loi et le temps de la Foi.

Le positionnement vertical


On pourrait multiplier les exemples de positionnement des scènes et des personnages chargé de sens : ainsi Ambraham et son fils Isaac ne sont pas placés par hasard au centre de la Jérusalem céleste, juste sous le pinacle du Temple. En effet, le temple est réputé avoir été construit sur le "rocher de la Fondation" au sommet du mont Moriah, lieu de la ligature d'Isaac (là où s'élève aujourd'hui le Dôme du Rocher sur le mont du Temple / esplanade des mosquées). Cela souligne la fonction expiatoire et purificatrice à la fois du geste du "Père de tous les croyants" et du sanctuaire bâti par Salomon. Ainsi le Temple peut être considéré comme une préfigure anagogique de l'ensemble du message rédempteur du tympan. (Et naturellement la position centrale du pinacle fait écho à la qualité d'ombilic du monde de Jérusalem)

Un espace cloisonné décloisonné


La Maison du Père est certes composée de compartiments bien distincts, séparés par des murs de séparation ou des linteaux (qui portent les tituli).
Pourtant ceux-ci sont volontairement discontinus, interrompus par des brèches et des ruptures qui ouvrent des passages.

 

 

Les ruptures volontaires
Les ruptures volontaires

Nous avons déjà évoqué le cloison perméable entre l'antre des Tartares et la porte du Paradis, avec cet ange qui joue les passe-murailles et enlève un défunt au nez et à la barbe de Charon.

.

La paroi poreuse de l'antre de Cerbère
L'ange passe-muraille

Plus visible, le linteau intermédiaire au sein du Tartare des Vivants est interrompu au niveau des hérésiques, ménageant une circulation entre les trois sous-registres des péchés de l’avoir, du pouvoir et du savoir. Il s'agit de souligner les liens qui existent entre ces trois domaines interdépendants.
De fait, les hérésies se propagent en suivant les routes commerciales : les commerçants ambulants ne font pas circuler uniquement les biens et l'argent ; ils véhiculent aussi les nouvelles, les idées... et les hérésies. Un bon exemple est donné par l'hérésie vaudoise, initiée par le tisserand lyonnais Pierre de Vaux (Pierre Valdo, 1140-1206), excommunié en 1185. D’ailleurs un des noms donnés à cette époque aux adeptes de ces hérésies était celui de "Texerans" (tisserands).

La brèche des hérésies
La brèche des hérésies

.

Une immense brèche plus fondamentale est ouverte par le Christ entre les registres supérieur de l'éternité et médian du temps présent, puisqu'il appartient à l'un comme à l'autre.

 

Ne dit-on pas en outre que le Christ est venu apporter le salut aux vivants et aux morts, et que pour ceux-là, il est descendu aux enfers ? (C'est la "catabase" ou descente aux limbes, un thème récurrent dans l'iconographie chrétienne). Le sang du crucifié, mort pour le rachat des péchés du monde, ne s'est-il pas écoulé jusque sur le crâne d'Adam dont la tombe se trouve, pour les Chrétiens, sous le Golgotha ?

La principale brèche ouverte par le Christ
La principale brèche ouverte par le Christ à travers les temps
L'Ars Memoriæ  

Cette Bible de pierre qui relate toute l'Histoire du salut faisait l'objet d'un commentaire oral adressé par les moines aux pèlerins massés au parvis de l’abbaye, comme cela se pratique encore aujourd’hui. Cette interprétation vivante est probablement à l’origine des mystères médiévaux. 

Les moines avaient recours à des signes mnémotechniques : une mémoire artificielle codée, activement recommandée par la didactique scolastique victorine mais héritée de Cicéron et de Quintilien. Cet Ars memoriæ  est encore un marqueur de la Renaissance romane.

Un commentaire oral
Aujourd'hui comme hier, le tympan fait l'objet d'un commentaire oral captivant

Des signes mnémotechniques composés de suites de points et de croix sont ici gravés dans la pierre.

On dénombre 9 alignements de points verticaux inscrits au fil des tituli : ces pointillés flèchent une direction logique à suivre : ils indiquent par exemple un lien de cause à effet ou une correspondance entre Ancien et Nouveau Testament.

Les croix marquent la fin d’un paragraphe ou d'un vers. Ici ils séparent les vers commentant le paradis de ceux qui concernent le Tartare.

Les signes mnémotechniquesLes signes mnémotechniques cruciformes

 
Croix et lignes de points : des signes mnémotechniques
L'ensemble des signes mnémotechniques du tympan de Conques

L'ensemble des 13 signes mnémotechniques : 11 séries de points (en rouge) et deux croix (en jaune)   A suivre...

Avant de conclure cette exploration, penchons-nous un instant sur les inscriptions du tympan, où une surprise poétique nous attend. Neuvième chapitre


(1) Lubac (Henri de), Exégèse médiévale, Aubier-Montaigne, Paris, 1959 (retour)

(2) Il y a parmi elles plusieurs femmes appelées Marie : Marie de Magdala,  Marie Jacobé (femme de Cléophas, le frère de Joseph et mère de Jacques le mineur), Marie Salomé (femme de Zébédée) et mère de Jacques de Zébédée) et l'autre Marie. cf. Mt 28, 1 ; Mc 16, 1 ; Lc 24, 10 ; Jn 20, 1  (retour)

(3) Du grec ancien ἀναγωγή (anagogé) : élévation (retour)

(4) Du grec εὐαγγέλιον  (euangélion) qui signifie littéralement une bonne nouvelle (retour)

(5) le chrisme, monograme du Christ, est composé des  deux premières lettres de son nom grec (Χριστός)  : XP (Khi et Rho). (retour)

(6) A l'époque féodale les prisonniers et échanges de rançon subséquents ne manquaient pas, dans le cadre de rivalités entre seigneurs mais aussi sur le théâtre de la Reconquista en Castille ou Aragon où l'abbaye de Conques fut très impliquée aux XIe et XIIe s. et même en Terre sainte pendant la croisade. (retour)

(7) La Trinité est un thème cher à Richard de Saint-Victor, disciple de Hugues de Saint-Victor, auteur du De Trinitate et prieur de  Saint-Victor de 1162 à 1173. (retour)  

(8) Le symbole du trône vide, outre ses résonnance avec la théologie négative, évoque à la fois l'Ascension et la Parousie. Image anagogique s'il en est , puisqu'au sens propre le terme "anagogé" signifie élévation vers le ciel. De ce point de vue, ce simple détail, d'une certaine façon, est une mise en abîme de l'ensemble du tympan de la Parousie. (retour)

(9) L'image séquencée sur quatre temps montre l'ouverture progressive des tombes et la résurrection des morts. C'est l'illustration de la première épître de Paul aux Corinthiens : « En un clin d'œil, au son de la trompette finale [...] les morts ressusciteront incorruptibles ». (1 Co 15, 52) Voir l'illustration ci-dessous : (retour)

séquence cinématique de l'éveil des morts
Animation : séquence cinématique de l'éveil des morts (retour)

Page précédente

Page précédente

ACCUEIL
THÈME DU TYMPAN
SON PROJET
SA STRUCTURE
LE PARADIS
LES LIMBES
LES TARTARES
LES PÉCHÉS
LES 4 SENS
LES VERS LÉONINS
CONCLUSION