Symbolique du retournement de Marie de Magdala et du Noli Me Tangere

SYMBOLIQUE DU RETOURNEMENT
Avec une concision remarquable, le maître du tympan de Conques représente deux thèmes fondamentaux concernant la conversion de Marie de Magdala, à savoir le "Noli me tangere" (1) et son "retournement".

La scène du retournement est suggérée dans l'art roman par une attitude de repli sur soi de Marie de Magdala, qui fléchit les genoux, dans une position marquant l'humilité, le respect et la reconnaissance de la nature divine du Ressuscité. Cette caractéristique se retrouve à Conques et sur les chapiteaux romans d'Autun ou de Saulieu.

Chapiteau de l'apparition du Christ à Marie de Magdala, Autun
Noli me tangere, Saulieu
Evangéliaire d'Otton (fin Xe - début XIe s.) Bibliothèque d'État de Bavière, Munich
L'apparition à Marie de Magdala,
chapiteau de la cathédrale Saint-Lazare, Autun

Noli me tangere, chapiteau de la nef de la basilique Saint-Andoche, Saulieu

Marie de Magdala

Marie de Magdala à Conques

Mais en outre, à Conques, le sculpteur combine cette flexion des genoux avec une inversion de la direction du corps de la Magdaléenne, dont les pieds, les jambes et le tronc sont tournés vers notre gauche, alors que tous les autres personnages de la procession progressent vers la droite, vers le Christ. Toutefois Marie de Magdala tourne le visage vers l'arrière, donc vers le Sauveur. C'est une remarquable illustration du "retournement" de Marie de Magdala.
Non sans un certain humour, le maître du tympan représente cette faible femme, toute petite, genoux fléchis, recroquevillée sur elle-même, humblement retournée, exactement au point de départ de la cohorte de l’Église en marche, dont les militants croissent progressivement en taille jusqu’au très grand saint Pierre, qui en a pris la tête.

LE RETOURNEMENT, SIGNE DE LA CONVERSION DE "L'APOTRE DES APOTRES"
Le (ou plus exactement les quatre) retournement(s) de Marie de Magdala sont relatés en détail dans les Evangiles (Jn 20 : 1-18).
- A l'aube du jour de Pâques, Marie de Magdala retourne au tombeau avec des aromates et trouve la tombe ouverte : elle s'en retourne aussitôt prévenir les apôtres.
- Après que Simon-Pierre et Jean ont constaté la vacuité du sépulcre, Marie de Magdala retourne à nouveau au cimetière, pleurer sur la tombe qu'elle sait être vide désormais.
- Se retournant, elle aperçoit soudain un homme qu'elle prend pour le jardinier, puis elle lui tourne le dos.
- Celui-ci l’appelle alors par son nom : « Marie ! » ; elle se retourne à nouveau, reconnaît enfin le Christ et s’écrie « Rabbouni ! » (2).

 

LES LARMES DE MARIE
Lorsqu’elle revient contempler un tombeau vide, Marie de Magdala effectue le tout premier pas de cette démarche qui tire de l’absence corporelle une présence spirituelle. Elle arrose de ses pleurs la pierre tombale. Cette pierre où coulent ses larmes devient les premiers fonts baptismaux, la première pierre de cette Eglise qu'ensuite bâtira Pierre. Ses larmes constituent les sources de l'Eglise.

APPROCHE SPIRITUELLE DU NOLI ME TANGERE : des larmes de Marie de Magdala aux sources de l'Eglise

Quel sens donner au retournement de Marie de Magdala, revenant pleurer sur un tombeau qu’elle sait être vide, et au « Noli me tangere » (Veuille ne plus me toucher), lancé par le Christ lorsque Marie, le reconnaissant enfin, se jette à ses pieds ? Symboliquement, cette scène acte littéralement la fondation du christianisme et de l'Eglise. En effet, lorsqu’elle revient contempler un tombeau vide, Marie de Magdala effectue le premier pas d’une démarche qui tire de l’absence corporelle une présence spirituelle.
Lorsque, se retournant, elle reconnaît le Christ ressuscité, elle voit et elle croit. Son retournement transforme la vue (ce que montrent les sens) en vision (ce que comprend le cœur). C'est un acte de foi, que le sculpteur exprime par le geste de sa main droite levée en signe de foi.

Marie de Magdala est, en ce matin de Pâques, le premier et unique témoin de la Résurrection. C'est bien la première reconnaissance de la Résurrection du Christ, fondement même du christianisme. Ce retournement évoque la « conversion d'Israël », mouvement renforcé par la position charnière de Marie de Magdala, doublement représentée à Conques une première fois à l'extrémité du registre de l'Ancien Testament dont elle achève les temps, et une seconde fois, au début de la frise de l'Eglise en marche qu'elle inaugure au registre supérieur.

Et pourtant, c'est bien cette femme que Pierre, le renégat retourné, traitera bientôt de « radoteuse ». Ce Pierre qui conduira cette Église, ainsi fondée ici par cette femme que le Christ choisira pour devenir l’enseignante, l’initiatrice, l’apôtre de tous les apôtres en lui enjoignant de témoigner auprès des autres : « Va dire à mes frères que je suis ressuscité ».

 

Mais comment interpréter la scène du "noli me tangere" ?

Juste avant d’investir Marie de Magdala dans sa mission apostolique, le Christ lui lance une injonction : « Veuille ne point me toucher » (3). Plus exactement, dans la version originale en grec que saint Jérôme a traduit par la formule « Noli me tangere » Jésus dit : « Ne me retiens pas » et il ajoute : « je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Ainsi se marque la différence entre la nature divine et la nôtre. L’instant de la retrouvaille avec l’être aimé sera celui de la séparation. Le Christ est passé de la mort à la vie, de ce monde à l’autre ; le temps s’est mué en éternité. La séparation sera en même temps l’union mystique de l’Ami et de l’Aimée.

C’est exactement ce que dit saint Bernard : « le Christ pourra être touché par le cœur non par les mains, par désir non par les yeux, par la foi non par les sens. » (Sermon sur le Cantique des cantiques 28 : 9). Autrement dit, pour les Chrétiens, l’amour est le lien mystique qui relie réciproquement l’homme et Dieu.

Ce privilège de la révélation est donc réservé à une femme, qui à la différence des apôtres, avait bénéficié d’une grâce exceptionnelle lorsque Jésus l’a libérée des sept démons de la nature humaine. Elle est ainsi élevée au rang d’Eve d’avant la chute originelle

Ce pourquoi Marie de Magdala fut appelée l’Eve Nouvelle.

Vitrail de Klangenfurt
Marie de Magdala en habit sacerdotal,
portant un encensoir et le pot à onguents, musée diocèsain de Klagenfurt, Carinthie

Marie bénéficiera en outre d’une sorte de miracle : celui d’être ordonnée « au sacrement de l’Ordre de l’Amour » au dire du cardinal de Bérulle. Par cette ordination, dit-il, s’accomplit en elle « le printemps de la grâce et du Salut, la plénitude du temps, un divin composé de l’être crée et incréé ; l’homme nouveau. » (Pierre de Bérulle, Élévation sur sainte Madeleine)

Et c’est pourquoi à Conques, nous la trouvons intégrée dans un grand reliquaire entre les deux reliques insignes de la Vierge Marie et du Christ. C’est peut-être aussi pour témoigner de son ordination au sacrement de l’amour, que nous la trouvons revêtue des ornements sacerdotaux sur un vitrail de 1160 de l’église de Weitensfeld im Gurktal, exposé à Klagenfurt en Autriche. (4)

Marie de Magdala, présente à la Croix et à la Résurrection, marque la charnière, le passage et la transmission.
De la consécration apostolique à l’union mystique, elle est le signe de l’amour et de l’articulation féminine de l’Histoire du Salut.

 

 

Au XXe siècle, le successeur de Pierre, Paul VI, entreprend une réhabilitation implicite de Marie de Magdala en décrétant, en 1969, que désormais cette sainte devrait être célébrée en tant que disciple et non plus comme pénitente. Restaurée au rang de disciple, Marie de Magdala n’en garde pas moins son titre apostolique « d’apôtre des apôtres » (apostola apostolorum) !
De plus en plus de voix s’accordent à reconnaitre que l’identification entre la pécheresse anonyme et Marie de Magdala est abusive.(5) C’est le cas par exemple, de Jean-Philippe Watbled, Professeur à l’Université de la Réunion, qui a tenu sur ce thème une conférence à l’association des Amis de l’Université en mars 2011. (en lire davantage)

A propos de Marie de Magdala, consulter les rubriques consacrées à son culte conquois, à la réhabilitation de l'Apôtre des Apôtres, et au dernier ouvrage de l'auteur.

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(1) Veuille ne pas me toucher. L'expression latine apparait dans la Vulgate, traduction des Ecritures en latin faite par saint Jérôme. (remonter)

(2) Rabbouni : expression affectueuse signifiant Rabbi, maître. (remonter)

(3) Pour Marie de Magdala, comme pour Moïse, on retrouve exactement la même structure de l'investiture d'une mission divine composée de la séquence suivante : appel / réponse / interdit / ordre de mission / échec.

Structure
Moïse (Livre de l'Exode)
Marie de Magdala (Evangiles)
l'appel - Moïse ! (Ex 3 : 4) - Marie ! (Jn 20 : 16)
la réponse - Me voici ! (ibid.) - Rabbouni ! (ibid.)
l'interdit - N'approche pas ! (Ex 3 : 5) - Ne me touche pas ! (Jn 30 : 17)
l'ordre d'envoi - Va réunir les Anciens et dis-leur... (Ex 3 : 10-16)
- Va-t'en vers mes frères et dis-leur... (ibid.)
l'échec Moïse parla ainsi aux fils d'Israël, mais ils ne l'écoutèrent pas (Ex 6 : 9)

Ses propos leur semblèrent du radotage et ils refusèrent de la croire (Lc 24 : 10-11)

Cf. Pierre Séguret, Marie de Magdala, Nouveau Moïse. La cause de la femme, Millau, impr. Maury, 2016 (remonter)

(4) L'ordination au sacrement de l'amour de l'Apôtre des Apôtres fait pendant à l'ordination céleste de sainte Foy martyre, deux saintes dont les cultes sont du reste, à Conques, jumelés. Le port des ornements sacerdotaux par des femmes n'est pas un cas isolé. C'est le cas, en Aveyron, de la Vierge en majesté de Notre-Dame d'Estables. (remonter)

(5) Il serait plus judicieux, semble-t’il, d'assimiler "la pécheresse" à Suzanne.
Totalement absente ailleurs dans les Evangiles, Suzanne n'apparaît furtivement et de façon inopinée, que dans la description de l'entourage féminin de Jésus, en compagnie de Marie de Magdala et de Jeanne de Chouza (Luc 8 : 2-3). Cette énumération des « femmes guéries d'esprits mauvais ou de maladie » qui accompagnent le Christ suit immédiatement et sans transition la scène du repas chez Simon le Pharisien où une certaine femme, « pécheresse notoire » mais qui demeure anonyme (Luc taisant avec délicatesse son nom), verse sur les pieds de Jésus du parfum et des larmes de repentir (Luc 7 : 36-50). On passe directement d'une scène à l'autre, comme s’il s’agissait d’une association d’idées. De plus, il est significatif que le nom de Suzanne ne soit accompagné ni de son origine géographique, ni de son statut marital, cas unique dans les Evangiles où le nom des jeunes femmes célibataires est complété par celui de leur localité d'origine (par exemple Marie de Magdala) et celui des femmes mariées, toujours précisé par celui de leur époux, comme Jeanne, femme de Chouza. L'identité de Suzanne reste donc volontairement imprécise, par la même pudeur qui incite l'évangéliste à ne pas révéler l'identité de la "pécheresse" chez Simon. Luc applique ainsi la loi hébraïque qui instaure l'oubli des fautes pardonnées. (remonter)

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