Symbolique du retournement de Marie de Magdala

Avec une concision remarquable, le maître du tympan de Conques a représenté deux thèmes fondamentaux concernant la conversion de Marie de Magdala, à savoir le "Noli me tangere" ("Veuille ne plus me toucher") (1) et son "retournement" symbolique.

La scène du Noli me tangere est suggérée dans l'art roman par une attitude de repli sur soi de Marie de Magdala, qui fléchit les genoux, dans une position marquant l'humilité, le respect et la reconnaissance de la nature divine du Ressuscité. Cette caractéristique se retrouve à Conques et sur les chapiteaux romans d'Autun ou de Saulieu.

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Marie de Magdala à Conques
L'apparition à Marie de Magdala,
chapiteau de la cathédrale Saint-Lazare, Autun
Noli me tangere, chapiteau de Saulieu

Mais en outre, à Conques, le sculpteur combine cette flexion des genoux avec une inversion de la direction du corps de la Magdaléenne, dont les pieds, les jambes et le tronc sont tournés vers notre gauche, alors que tous les autres personnages de la procession progressent vers la droite, vers le Christ. Mais Marie de Magdala retourne le visage vers l'arrière, donc vers le Sauveur. C'est une remarquable illustration du "retournement" de Marie de Magdala.

LE RETOURNEMENT, IMAGE DE LA CONVERSION DE "L'APOTRE DES APOTRES"
Le (ou plus exactement les quatre) retournement(s) de Marie de Magdala sont relatés en détail dans les Evangiles (Jn 20 : 1-18).
- A l'aube du jour de Pâques, Marie de Magdala retourne au tombeau avec des aromates et trouve la tombe ouverte : elle s'en retourne aussitôt prévenir les apôtres.
- Après que Simon-Pierre et Jean ont constaté la vacuité du sépulcre, Marie de Magdala retourne à nouveau au cimetière, pleurer sur la tombe qu'elle sait être vide désormais.
- Se retournant, elle aperçoit soudain un homme qu'elle prend pour le jardinier puis lui tourne le dos.
- Appelée "Marie" par le Christ, elle se retourne encore et le reconnaît enfin. C'est alors qu'intervient la scène du "noli me tangere".
Ce dernier retournement revêt une valeur symbolique : il est la marque de la fondation du christianisme et de l'Eglise. Ce retournement transforme la vue (ce que montrent les sens) en vision (ce que comprend le cœur). C'est la première reconnaissance de la Résurrection du Christ, fondement même du christianisme. Ce retournement évoque la « conversion d'Israël », mouvement renforcé par la position charnière de Marie de Magdala, représentée à Conques une première fois à l'extrémité du registre de l'Ancien Testament dont elle achève les temps, et une seconde fois, au début de la frise de l'Eglise en marche qu'elle inaugure au registre médian.

Marie de Magdala est donc la première personne qui voit le Christ ressuscité et qui croit. Elle est alors le témoin fondamental et unique de la résurrection.
Elle reçoit alors une mission apostolique : celle de témoigner de ce qu'elle a vu. Cette vocation passe, comme toujours dans la Bible, par un appel :
dans un premier temps, penchée sur le tombeau vide et se retournant, Marie ne voit qu'un jardinier ! Et elle s'en détourne. Mais celui-ci l'appelle par son nom : Marie !
Elle se retourne à nouveau et s’écrie « Rabbouni ! » (2). Ce n’est plus un jardinier, mais le Seigneur : la vue a cèdé la place à la vision.
C'est un acte de foi, d'où le geste de sa main droite levée en signe de foi. Après avoir formulé un interdit ("Ne me touche pas") (3), le Christ l'investit d'une mission pastorale : « Va dire à mes frères que je suis ressuscité ». Elle devient ainsi "apôtre des apôtres" (apostola apostolorum). Aussitôt donc, elle repart témoigner vers les apôtres de ce qu'elle a vu.
Et c'est cette femme que Pierre traitera alors de « radoteuse ». Le Christ a choisi une femme pour devenir l’enseignante, l’initiatrice, l’apôtre de celui-là-même qui conduira cette Église, le renégat retourné, saint Pierre en personne !

Non sans un certain humour, le maître du tympan représente cette faible femme, cette « radoteuse » toute petite, genoux fléchis, recroquevillée sur elle-même, humblement retournée, exactement au point de départ de la cohorte de l’Église en marche, dont les militants croissent progressivement en taille jusqu’au très grand saint Pierre, qui en a pris la tête.

LES LARMES DE MARIE
Lorsqu’elle revient contempler un tombeau vide, Marie de Magdala effectue le tout premier pas de cette démarche qui tire de l’absence corporelle une présence spirituelle. Elle arrose de ses pleurs la pierre tombale. Cette pierre où coulent ses larmes devient les premiers fonts baptismaux, la première pierre de cette Eglise qu'ensuite bâtira Pierre.
Ses larmes constituent les sources de l'Eglise.

A propos de Marie de Magdala, consulter les rubriques consacrées au culte conquois, à la réhabilitation de l'Apôtre des Apôtres, et au dernier ouvrage de l'auteur.

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(1) L'expression latine apparait dans la Vulgate, traduction des Ecritures en latin faite par saint Jérôme. (remonter)

(2) Rabbouni : expression affectueuse signifiant Rabbi, maître. (remonter)

(3) Pour Marie de Magdala, comme pour Moïse, on retrouve exactement la même structure de l'investiture d'une mission divine composée de la séquence suivante : appel, réponse, interdit, ordre de mission, échec.

 
Moïse (Livre de l'Exode)
Marie de Magdala (Evangiles)
l'appel - Moïse ! (Ex 3 : 4) - Marie ! (Jn 20 : 16)
la réponse - Me voici ! (ibid.) - Rabbouni ! (ibid.)
l'interdit - N'approche pas ! (Ex 3 : 5) - Ne me touche pas ! (Jn 30 : 17)
l'ordre d'envoi - Va réunir les Anciens et dis-leur... (Ex 3 : 10-16)
- Va-t'en vers mes frères et dis-leur... (ibid.)
l'échec Moïse parla ainsi aux fils d'Israël, mais ils ne l'écoutèrent pas (Ex 6 : 9)

Ses propos leur semblèrent du radotage et ils refusèrent de la croire (Lc 24 : 10-11)

Cf. Pierre Séguret, Marie de Magdala, Nouveau Moïse. La cause de la femme, Millau, impr. Maury, 2016 (remonter)

 

 

 

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