Chapitre 3 : les Limbes de l'Ancien Testament

Dans ce chapitre nous identifierons les jalons de l'Histoire vétérotestamentaire. Nous démêlerons aussi son fil conducteur, dévoilerons les signes mnémotechniques, repèrerons les astuces de l'ars memoriae, reconnaîtrons les procédés scolastiques d'une lecture à quatre niveaux, et décoderons la polysémie des figures. Bref, nous donnerons les clés nécessaires au décryptage du tympan de Conques qui, loin d'être le « travail barbare d'une époque grossière » comme d'aucun ont pu le dire, s'avère reposer sur une rhétorique claire, cohérente, structurée et captivante.

A la droite du Christ (donc du côté gauche pour l'observateur), sont disposées les "Demeures", terme qui désigne les lieux du séjour des âmes. « Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père. » (Jean, 14 : 2) Parmi elles, on trouve les "Demeures paradisiaques"* (ou Demeures angéliques) appelées couramment "Demeures" par saint Bernard.

Au registre inférieur, treize personnages hiératiques placés sous six arches (1), surmontés au registre médian par treize personnages en marche qui s'avancent en procession, peuplent ces "Demeures" que l'on appelle communément le paradis. Ces vingt-six élus, soigneusement choisis par le sculpteur, matérialisent l'histoire du Salut à travers le temps, illustrant un ritable calendrier eschatologique* :

Les 2 étages des Ancien et Nouveau Testaments LimbesCliquer pour développer le statut des mortsLa foi assure la continuité de l'Ancien Testament vers le NouveauLa procession de l'Eglise vers le ChristLes anges forment un toit protecteur des élus grâce aux vertus (Charité, humilité,  Foi, Espérance)
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- Au rez-de-chaussée : la base, les fondations de la maison. Pour l'occident chrétien, c'est bien sûr le temps de l'Ancien Testament. Les Patriarches et Prophètes d'avant l'ère chrétienne se trouvent dans ce qu'il est convenu d'appeler les Limbes*.

- A l'étage : le temps du christianisme et du Nouveau Testament. On y voit la marche de l'Eglise en route vers l'avenir et vers le Saint Sauveur. [Cette partie des Demeures sera étudiée au chapitre suivant]

A la charnière entre les deux registres se trouve l'écoinçon de sainte Foy, symbole de la foi, qui assume le passage de l'un à l'autre et la transmission du message.
En symétrie, l'écoinçon de l'éveil des morts où l'on voit les anges accueillir les élus appelés dans les Demeures* paradisiaques.


L'HISTOIRE DU SALUT : D'ABRAHAM A JESUS

Le tympan est une Bible de pierre qui reprend -et transmet- la mémoire de l’héritage biblique en représentant les principaux patriarches de l’Ancien Testament.
C’est ce que nous appelons dans ce site l’Histoire du Salut. Les Bénédictins du XIIe siècle la font démarrer avec Abraham et la prolongent jusqu'au temps présent.

Au rez-de-chaussée, sous le grand toit de la Jérusalem terrestre reposent donc les pères fondateurs dépositaires de la promesse du salut faite jadis au peuple élu.

On y trouve sept prophètes et patriarches, assis, de face, tous porteurs de l'auréole des saints, et en premier lieu, en position centrale, Abraham. Il est saint parce qu'il a cru », disait Saint Paul)

Le Père des croyants siège sous l'arche centrale surmontée par deux tours crénelées qui représentent la ville sainte. Entre elles, le toit du Temple est représenté, surmonté par son pinacle.
Le symbole de paternité incarné par Abraham est souligné par la présence, à ses genoux, de deux enfants qu'il embrasse d'un geste affectueux, remarquable allégorie du "sein d'Abraham" (2). On notera que dans l'Evangile, on désigne sous le terme de « sein d'Abraham » le lieu où sont portés, après leur mort, les pauvres, les justes et les purs tel que Lazare (cf. Luc, 16 : 22).
Ces deux garçons représentent les descendants du premier Patriarche, Isaac et Jacob, reconnaissables aux sceptres boulés.

L'étage inférieur des Demeures paradisiaques est donc constitué des Limbes (séjour des Justes de l'Ancien Testament mais aussi des enfants morts sans baptême) et du sein d'Abraham.


Abraham, Jacob et Isaac
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Les arcades de la Jérusalem céleste à l'étage vétérotestamentaire (survolez les personnages pour afficher les légendes)

LE LIEN SACERDOTAL, FIL CONDUCTEUR DU RECIT
Le fil conducteur de la narration de cette Histoire du Salut pourrait bien être l'Ordination ; la prêtrise établissant le lien entre l'homme et la divinité. L'Institution pastorale et sacerdotale est représentée par un pont aux six arches et sept piliers, qui abrite au moins cinq prêtres de l'Ancien Testament : Melchisédech, Aaron, Zacharie, Jérémie et Ezéchiel. Leurs attributs (rouleaux des prophéties, calices, couronnes) évoquent les trois fonctions sacerdotales : mission apostolique (enseignement pastoral), sacramentelle et sacrificielle (sanctification des offrandes) et gouvernementale (direction des fidèles). Ils sont Prophètes, Prêtres et Rois et agissent donc ici comme des préfigures annonciatrices du Christ. En filigrane, sous le thème du sacerdoce, se profile celui du sacrifice : nous passons chronologiquement du rite de Melchisédech (offrande de pain et de vin sacrifiée en l'honneur d'Abraham) à la Cène (c'est à dire le sacrifice de Jésus offert comme offrande mystique).
(3)

Aaron se reconnaît à la main de son frère Moïse, posée sur son épaule pour l'investir de la prêtrise.

De gauche à droite : Moise et Aaron
Melchisédech, roi de Salem (future Jérusalem), qui sacrifiait déjà des offrandes de pain et de vin, se reconnaît au calice (4) qu'il tient en main avec le martyr Zacharie (ou Josias).

De gauche à droite : le martyr Zacharie et le Grand Prêtre Melchisédech

Ezéchiel, un des trois Grands Prophètes de la Bible hébraïque avec Isaïe et Jérémie, fut prêtre du Temple avant la déportation vers Babylone ; on le reconnait à son genou découvert (allusion à l'épisode du songe de la source du Temple, préalable à la reconstruction du Temple).
Un second indice est donné par l'objet qu'il tient près de son coeur et dont il ne subsiste qu'un fragment. C'est peut-être une tablette de bois, signe de réunification des royaumes d'Israël et de Juda.

Ces signes annonciateurs de la reconstruction du Temple et de l'unification des fils d'Israël sont des allusions à peine voilées au christianisme, par l'avènement d'un temps nouveau, la construction d'un nouveau Temple, autrement dit d'une nouvelle religion universelle.

 

 

 

La référence au substrat vétérotestamentaire d'une part, et la construction architecturale des arcades d'autre part, sont loin d'être un hasard et ne peuvent pas être réduites à un simple procédé esthétique.
Le plan du discours théologique du tympan est sciemment calqué sur le plan architectural d'une maison, avec ses fondations, ses arcades, ses étages, ses portes, ses cloisons, ses ouvertures et ses toits. Nous avons ici un exemple caractéristique d'application du fameux
Ars memoriae (art de la mémoire) médiéval, remarquablement étudié par Frances Amelia Yates (L'art de la mémoire, Gallimard, 1987). Comme dans un parcours fléché, le chemin qui relie les éléments entre eux, graphiquement et sémantiquement, est ponctué de signes visuels, balisé de repères et d'indications de direction. Suivons les principaux jalons de ce jeu de piste.

SIGNES MNEMOTECHNIQUES : UNE MEMOIRE ARTIFICIELLE

Il est fort probable que le tympan, véritable outil du catéchisme des moines, faisait l'objet d'un commentaire oral à l'attention des pèlerins et des fidèles illettrés. Le commentateur pouvait suivre les signaux graphiques de rappel pour se guider dans son discours ou dans la progression du drame liturgique qu'il mettait en scène. Le tympan dans son intégrité peut être d'ailleurs lu comme un parcours de mémoire.

Points de liaison entre le premier des Patriarches et l'Abbé actuel
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Deux sortes de signes mnémotechniques répétés au-dessus des trois grands arceaux centraux de la galerie de l'Ancien Testament doivent retenir notre attention : les petites croix et les pointillés.

Ces techniques de “mémoire artificielle” sont directement héritées de Cicéron, de Quintilien (5) et de la Rhétorique à Herennius (Rhetorica ad Herennium, anonyme du 1er siècle) :

- Les trois points verticaux gravés entre les mots sur les bandeaux portant les inscriptions. On en dénombre au moins neuf séries. A l'instar des flèches, ils invitent à suivre une direction.
Le premier alignement se trouve juste au-dessus d’Abraham, au sommet du pinacle du Temple. Si nous suivons sa direction verticale, nous aboutissons à l'abbé suivi de deux moines qui portent l'évangéliaire et les Tables de la Loi. Du premier patriarche à l'abbé en exercice, il y a comme une continuité ininterrompue, guidée par les Ecritures. En outre ces trois points de liaison se trouvent juste à la jointure de l'écoinçon de sainte Foy et de celui de la résurrection des morts, comme pour souligner le lien de cause à effet. En effet c'est la foi qui assure le Salut symbolisé par la résurrection des morts du côté du paradis.
Un autre alignement, situé au-dessus de l'arche de Zacharie, conduit directement de la palme de ce martyr à
sainte Foy. Il conduit également de la couronne royale du prêtre Zacharie (et/ou du roi Josias) au couronnement céleste de sainte Foy, ou encore du sacerdoce de Melchisédech à l'ordination céleste de la jeune martyre (comme nous le verrons plus loin).
On retrouve encore ces trois petits points à divers endroits :
-
après les mots SOL, LANCEA et LVNA dans le Ciel (6) ;
- de part et d'autre du verbe GEMUNT où ils relient les deux étages des Tartares ;
- sur la dernière inscription au bas du tympan après le mot FVTVRVM : flèche qui pointe vers la porte de Cerbère comme pour indiquer une direction possible pour le pécheur spectateur au cas où celui-ci ne tiendrait pas compte de l'avertissement. (à bon entendeur, salut !)


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- Les croix indiquent le paragraphe, le passage et le lien d'une idée à la suivante. Placées au-dessus des arcatures des Limbes, elles marquent l'importance du changement de nature du sacerdoce, en passant des prêtres et des martyrs de l'Ancien testament à ceux du Nouveau pour aboutir in fine au sacerdoce du Christ.

 


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La pesée des âmes encadrée par deux croix : une sous les pieds du Christ,
l'autre sous le combat qui oppose saint Michel au démon
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On peut souligner un alignement de croix remarquable dans l'axe vertical central qui descend depuis la Croix Glorieuse du sommet jusqu'à la paroi qui sépare le paradis du Tartare. Deux croix encadrent la pesée des âmes au Jugement particulier,* plaçant ainsi la mesure psychostasique de tout un chacun sous le signe de la Grâce.*
Mais la mémoire artificielle médiévale ne se réduit pas à un simple système de "pense-bête" ! C'est un véritable ars memoriae.

ARS MEMORIAE

Une autre astuce de la mémoire artificielle consiste à loger une idée dans un lieu précis, en la représentant par une image expressive ou par un signe conventionnel, topographique, comme une demeure par exemple. C'est la méthode des lieux ou loci. « Un locus est un lieu comme une maison, un entrecolonnement, un angle, un arc etc. Les images sont des formes, des signes distinctifs ou des symboles (formae - notae - simulacra). » (Frances Amelia Yates, L’Art de la mémoire, Gallimard, NRF, 1987)
Dans l'art de la rhétorique, le grand théologien du XIIe s. et un des principaux pères fondateurs de la scolastique, Hugues de Saint-Victor recommande, dans son Didascalicon
(De l'enseignement), de se servir précisément du plan d'une maison. Cette organisation topologique, ce "topos" est repris non seulement dans le schéma d'ensemble de notre tympan (la Maison de Dieu), mais aussi, comme dans les poupées gigognes, au niveau de la Jérusalem de l'Ancien Testament ou au niveau du Tartare des morts, chacun de son côté étant ainsi abrité sous un vaste toit. La même structure est reprise au-dessus de la procession ecclésiastique protégée par les toits des vertus théologales.
Dans ce domaine, la symbolique de la porte, par deux fois représentée, joue un rôle fondamental : la porte du paradis ou du Tartare, étant à la fois seuil de séparation et voie d'accès. Jésus ne dit-il pas lui-même :
« Je suis la porte » ? (Jn 10 : 9)

A L'ECOLE DE LA SCOLASTIQUE ou LES QUATRE SENS DE L'ECRITURE

Le tympan est aussi une remarquable leçon de scolastique qui révèle la grande maîtrise de l'art de la rhétorique par les Bénédictins rouerguats. L'exégèse médiévale, inspirée par la pensée d'Origène, (7) distingue quatre sens dans le décryptage des Ecritures, comme l'a admirablement expliqué Henri de Lubac. (Cf. Henri de Lubac, Exégèse médiévale : les quatre sens de l'Ecriture, Aubier-Montaigne, 1959)
Avec une grande virtuosité, le sculpteur combine ici ces quatre dimensions dans leur expression graphique. En voici les grands principes :

  • Le premier niveau est bien sûr celui du sens littéral, celui du sujet au sens strict ou de l'histoire au premier degré. La figure représente directement ce que l'artiste veut signifier.
    Par exemple, la fillette prosternée devant la main de Dieu évoque bien évidemment sainte Foy, martyrisée en 303 par Dacien, pour être restée fidèle à sa foi. C'est Santa Fides ou Santa Fe en langue d'oc, à qui est consacrée la basilique, et dont les reliques (présentées dans d'extraordinaires reliquaires) ont assuré le succès du pèlerinage.
  • Le deuxième principe, l’allégorie, est d’usage systématique chez les Pères de l’Eglise qui utilisent la méthode des correspondances, notamment pour relier le passé au présent, en particulier pour éclairer la Bible par l’Evangile : « Quod Moïses velat, Christi doctrina revelat » (Ce que Moïse voile, la doctrine chrétienne le dévoile, comme dirait Suger !). Nombreuses sont les correspondances suggérées au tympan qui soulignent la continuité des Ecritures, d'Abraham à Jésus (en passant par Melchisédech, Moïse, Ezéchiel, saint Jean Baptiste ou Marie de Magdala), notamment à travers les thèmes récurrents du sacerdoce, du sacrifice, de la royauté ou de la foi.
    Le jeu des correspondances allégoriques est également à l’œuvre dans le jumelage des figures très souvent présentées et associées deux par deux. C'est systématiquement le cas à l'étage de l'Ancien Testament avec Isaac et Jacob, Moïse et Aaron, Melchisédech et Zacharie (ou Josias), Ezéchiel et Jérémie, mais nous en montrerons d'autres exemples par la suite
    . Ici, la lecture prend un double sens : la chose dite en dit aussi une autre.
le Calice
Le calice tenu par Zacharie et Melchisédech préfigure allégorique de la Cène
  • Le troisième principe est celui de la tropologie, ou sens moral qui illustre le cheminement de l'esprit vers dieu en guidant nos actes, comme un code de conduite dans le Livre de Vie. En lui-même, en tant qu'exposé de l'Histoire du Salut, le tympan dans son ensemble revêt un sens tropologique évident. C'est une exhortation qui incite les fidèles, pèlerins, pécheurs ou contemporains à corriger dès aujourd'hui leurs mœurs pour obtenir in fine leur Salut.

  • Le quatrième sens est le sens anagogique, c'est à dire spirituel, mystique. C'est le plus profond, celui des mystères de l'Au-delà. Ce sens, parfois secret, nous élève vers Dieu. Le thème général du tympan, le Salut, le Jugement dernier imminent épouse bien sûr une visée eschatologique. Il se projette dans l'avenir, vers la fin des Temps. Nous en donnerons un peu plus loin d'autres exemples, à travers les images des lampes, du trône ou des trois arches par exemple.

Il convient donc de superposer, croiser et combiner ces quatre niveaux de lecture pour saisir toute la sémantique des images et interpréter la sculpture médiévale d'une façon plus complète sinon plus juste. (8)

L'écoinçon de sainte Foy fournit un exemple remarquable de la superposition de ces quatre sens :

La triple arcature symbolisant l'Eglise chrétienne

 

- Au sens littéral, il représente la fillette martyrisée pour sa foi ; les fers suspendus évoquent ses nombreux miracles de libération des prisonniers ; les trois arches et l'autel matérialisent l'abbaye de Conques elle-même.

- Pour le sens allégorique, c'est la position et la forme de l'écoinçon qui fera sens : intercalé entre les registres de l'Ancien et du Nouveau Testament, il scelle leur continuité et assure le passage du Salut par la Loi au Salut par la Foi. Le coin enfoncé entre les deux étages unit ce qu'il sépare, de même qu'en architecture, le coin renforce l'unité et souligne en même temps la distinction entre les deux niveaux. Le Calice et les arcades font écho à leur présence à l'étage inférieur.

- Le sens tropologique (moral) coule de source : le personnage et le nom même de la jeune martyre, Foy, symbolise la foi. Sa prosternation devant Dieu, son humilité, sa conscience et sa soumission à la puissance divine vont dans le même sens. Là encore la position de l'écoiçon fait sens : il est juxtaposé à l'écoinçon symétrique de la résurrection des morts (voir une illustration). La géométrie souligne le lien de cause à effet : la foi sauve !

- Enfin le sens anagogique (spirituel) est le plus complexe et le plus riche : nous expliquerons au chapitre suivant comment l'autel, le trône vide, le calice et les marches sur lesquelles est agenouillée sainte Foy évoquent son ordination céleste, son sacerdoce. De leur côté, les trois arches discontinues symbolisent le christianisme, la nouvelle Eglise bâtie en trois jours par le Christ. Enfin, le nimbe crucifère traversé par la main de Dieu jaillie des ondes divines est une image condensée de la Trinité.

LA POLYSEMIE (9) (Haut de la page)

Non seulement les figures du tympan superposent ces quatre sens, mais elles utilisent également la polysémie, chaque figure en représente plusieurs autres : la figure et sa préfigure par exemple, ou encore des homonymes ayant vécu à des époques différentes mais dont le message ou l’histoire présente des similitudes. Les symboles s’emboitent les uns dans les autres à la manière des poupées russes. Par exemple, la palme du martyre de Zacharie, évoque son assassinat sur les marches du Temple dont le père, Joad, était le Grand Prêtre, mais elle fait aussi allusion à plusieurs autres Zacharie rois ou fils de prêtres. Mais elle renvoie aussi à d'autres martyrs, tel le roi Josias (10).
Enfin, un bel exemple de concentration polysémique se trouve dans les deux dernières arcatures de la Jérusalem céleste occupées par quatre femmes.

QUATRE FEMMES ET UN SOLEIL

Comment identifier ces quatre femmes ?
L’Ancien Testament compte un certain nombre de matriarches comme Sarah, la femme d'Abraham ; Rebecca, celle d'Isaac ; ou encore Léa et Rachel, les épouses de Jacob. Mais comme ces quatre femmes sont couronnées, telles des reines, elles pourraient plutôt représenter Esther, l’épouse héroïque du roi de Perse qui sauva son peuple de l’extermination ; ou encore la reine de Saba, assimilée à la Sulamite, égérie du Cantique des cantiques, elle aussi épouse d’un roi Bien Aimé, Salomon.
Ces quatre femmes établissent aussi des correspondances entre Ancien et Nouveau Testament : elles sont des préfigures vétérotestamentaire de Marie, mère du christ et reine des Cieux (Regina Cœli), comme l’est également, d’une certaine façon, Myriam, la sœur de Moïse et d'Aaron.

En outre, deux d’entre elles portent des onguents tandis que deux autres tiennent d'une main une lampe allumée, et de l’autre un livre ouvert. Ces quatre femmes sont ainsi assimilables aux Saintes Femmes, les quatre femmes myrrhophores (11) se rendant au tombeau du Christ, à l'aube du jour de Pâques, avec des lampes, les fioles de parfum et d'aromates pour embaumer le corps, et le coffret d'onguents de l’onction royale, écho féminin et posthume aux offrandes des rois-mages à Bethlehem.

4reines Fiole contenant l'onguent royal
Esther et la reine de Saba, Myriam, Marie, Marie de Magdala et/ou les femmes myrrhophores avec le soleil levant de Pâques et le livre de la Bonne Nouvelle
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Parmi les Saintes Femmes se trouvent : Marie de Magdala ; Jeanne l’épouse de Chouza ; ainsi que d'autres femmes nommées également Marie : Marie Salomé, épouse de Zébédée, mère des apôtres Jacques le Majeur et Jean (Mc 16 : 1) ; et enfin Marie Jacobé, femme de Clopas, mère de Jacques le Mineur et de Joset, cousins germains de Jésus (Mt 28 : 1).
Toutes font partie des femmes qui suivaient Jésus et qui étaient présentes aux côtés de la mère de Jésus au pied de la croix (Mt 27 : 55-56 ; Mc 15 : 40 ; Jn 19 : 25) et lors de la mise au tombeau (Mt 27 : 61 ; Mc 15 : 47). Dans la tradition provençale, Marie Jacobé et Marie Salomé font partie des saintes honorées aux Saintes-Maries-de-la-Mer. (12)

Plusieurs éléments renvoient aux thèmes de la lumière et du Temple : les lampes à huile, le soleil et la pierre. Les lampes allumées fournissent un nouvel exemple de superposition des différents sens d’interprétation :
- Au sens littéral, elles éclairent la scène car le jour ne s'était pas encore levé, « il faisait encore sombre » (Jn 20 : 1).
- Les résonnances allégoriques de l’image des lampes allumées foisonnent dans les Ecritures : on peut y découvrir une allusion aux “Vierges sages” qui attendent l'époux munies de lampes et de fioles d'huile (Mt. 25 : 1-13), ou encore une évocation du miracle de la fiole d’huile lors de la révolte des Maccabées (fêté à Hanoucca).
- Mais cette lumière revêt bien sûr un sens anagogique (mystique) : elle symbolise le jour nouveau du mystère de Pâques. Ainsi le disque du soleil sans rayons, placé au-dessus de ces femmes évoque le pâle et rouge soleil levant du matin de la Résurrection, heure à laquelle Jésus apparut. C'est en effet à l'aube du premier jour de la semaine que Marie de Magdala (13) reçut la Bonne Nouvelle de la Résurrection qu'elle s'empressa de porter à la connaissance des apôtres, comme le relate le Livre ouvert qu'elle porte, ce qui lui valut le titre « d'apôtre des Apôtres ».
Ce cercle coloré en ocre jaune mérite d’être observé de près. On y découvre alors deux détails significatifs. Il porte en effet les vestiges d’un chrisme gravé et peint en noir ou bleu foncé qui s’inscrit à l’intérieur du disque : ce soleil renaissant symbolise donc la Résurrection du Christ dont il porte le monogramme.(14)

 


Le chrisme inscrit à l'intérieur du soleil pascal.

 


Ensuite, des pierres séparées par des joints sont gravées à l’intérieur de ce disque. Ces pierres sont celles de la maison de Dieu, du temple de Jérusalem. Elles symbolisent l’Institution ecclésiale chrétienne bâtie par saint Pierre (Kephas) : c’est le Nouveau Temple bâti en trois jours annoncé par le Christ. Enfin, un dernier détail architectural doit attirer notre attention. Il n'y a que six piliers visibles pour soutenir la série des arches de l’Ancien testament. Mais celui placé justement entre les saintes Femmes est dédoublé, constituant en quelque sorte le « septième pilier de la sagesse ». (15)

Quant au sens tropologique (moral) de cette scène, il nous parait intéressant de souligner que la galerie, toute masculine, des patriarches, prêtres et prophètes de l'Ancien Testament se termine par l'introduction de femmes qui se tiennent curieusement debout, en marche. Moins figées que les sept patriarches assis, elles semblent s'animer, et annoncent une transition vers l'étage supérieur, celui des temps nouveaux du christianisme lui aussi en marche. Ici les Bénédictins du XIIe siècle ne disent-ils pas en quelque sorte avec Aragon : « la femme est l’avenir de l’homme » ? En outre un personnage capital assure la transition, c’est Marie de Magdala que l’on retrouve au registre supérieur, tout au début de la colonne de l’Eglise en marche et qui est représentée dans la position de son « retournement ». Suivons donc maintenant ces femmes levées, prêtes à partir, qui accélèrent le mouvement du Salut, et depuis les Limbes de l’Ancien Testament montons d’un registre pour suivre la marche de l’Eglise qui progresse en droite ligne sur la voie royale conduisant au Christ. (suite)


Chapitre suivant : 4) Les demeures paradisiaques du Nouveau Testament

(1) On compte six arcades, comme aux tympans de Lassouts, en Aveyron, et sur les linteaux de Saint-Genis et de Saint-André-de Sorède dans le Roussillon. (en lire plus sur le style roussillonnais) (remonter)

(2) Cf. Jérôme Baschet, Le Sein du père, Abraham et la paternité dans l'occident médiéval, Gallimard, Le temps des images, 2000. Les enfants sont rarement présents dans les tympans. Les fils d'Abraham sont représentés par un couple quasi gémellaire (comme les autres personnages de l'Ancien testament, ils forment une paire). Sainte Foy était une fillette martyrisée pour sa fidélité. Et dans le ventre rond plongé dans le chaudron du fond du Tartare, on devine la présence d'un fœtus. (remonter)

(3) Melchisédech, roi de Salem (future Jérusalem), prêtre du Très-Haut, reçut la visite d'Abraham, le bénit et procéda à l'offrande sacrée du pain et du vin (Ge 14 : 18-20). Le christianisme y voit bien sûr la préfiguration de l'Eucharistie. On peut déceler ici une histoire du sacrifice : l'ange Gabriel invitant Abraham à substituer l'immolation d'un bélier à celui de son fils sur le Mont Moriah, passant ainsi des sacrifices humains primitifs au sacrifice animal, lui-même transformé par Melchisédech en libation, remplaçant le sang du mouton par une offrande de pain et de vin, éléments centraux du sacrifice suprême célébré lors de la Cène. Ainsi progresse au cours des âges l'Histoire du Salut. On peut se référer à nouveau à l'épitre de Paul aux Hébreux qui évoque le sacerdoce de Jésus, investi par Dieu, Grand Prêtre selon l'ordre de Melchisédech : «  Le Christ ne s'est pas attribué lui-même la gloire de devenir grand prêtre, mais il l'a reçue de Celui qui lui a dit : "Tu es mon fils, c'est moi qui t'ai engendré aujourd'hui [...] tu es prêtre selon l'ordre de Melchisédech. [...] Rendu parfait, il devint pour ceux qui lui obéirent source de Salut éternel, proclamé par Dieu grand prêtre selon l'ordre de Melchisédech". » (Hé 5 : 6-10) (remonter)

(4) Le thème du calice est récurrent : représenté deux fois au tympan, il figure également dans le trésor ecclésiastique, notamment dans le reliquaire de Pascal II (daté de 1100) où le Graal apparaît sous les pieds de la Vierge, et serait une des plus anciennes représentations du Saint Graal, selon l'Inspecteur général A. Darcel. (remonter)

(5) Institution oratoire (De institutione oratoria), Quintilien, traduit par C. V. Ouizille, Bibliothèque latine-française, coll. des classiques latins, Paris, C.L.F. Panckoucke, 1829 (remonter)

(6) Placés juste au-dessus des mots SIGNUM, CRUCIS et CAELOCUM, ils indiquent la direction du Ciel et semblent ainsi relier le désignant au désigné, le mot à sa représentation graphique. (remonter)

(7) Origène, philosophe et théologien grec du début du IIIe siècle (185 - 253), est le premier exégète qui a défini les quatre sens des Ecritures, à l'origine de la lectio divina. Cette technique d'interprétation des textes sacrés a été reprise au tournant des IVe et Ve siècles par saint Jérôme (347 - 420) et saint Augustin (354 - 430), puis au début du XIIe par Bernard de Clairvaux (1090 - 1153). Mais c'est surtout Hugues de Saint-Victor (1096 - 1141) qui a fondé sa théologie et sa pédagogie au sein de l'école de l'abbaye de Saint-Victor à Paris sur ces quatre sens de l'Ecriture. Les moines érudits de Conques, on s'en rendra compte, n'en ignoraient rien. Ces quatre niveaux de lecture ne sont donc pas une nouveauté et ils trouvent leur origine dans les quatre niveaux de lecture qui structuraient l'herméneutique du judaïsme au temps de la Torah, du Midrash et de la Kabbale. (remonter)

(8) Sur les quatre sens de l'écriture, cf. H. de Lubac, Exégèse médiévale, Aubier-Montaigne, 1959. (remonter)

(9) Sur la polysémie des figures et des préfigures et sur la théorie des correspondances, voir la somme de Louis Réau, Iconographie de l'art Chrétien, PUF, 1955/1959. Il y a de nombreux autres exemples de polysémie : nous avons évoqué celui de Zacharie, et nous en trouverons un autre à l'étage supérieur, avec saint Antoine. (remonter)

(10) Josias, roi de Juda, fut tué par le pharaon Neko II à la bataille de Megiddo en -609. Le deuxième livre des Rois (2R 22 : 23) et le premier livre des Chroniques (1Ch 34 : 35) relatent comment il restaura le Temple, établit le code sacerdotal, célébra la Pâques, et lia le royaume de Juda à la Torah. (remonter)

(11) L'évangile rapporte qu'à l'aube de Pâques les Saintes Femmes se rendirent au tombeau en portant les aromates, en particulier de la myrrhe, résine utilisée pour l'embaumement des corps. Ces femmes myrrhophores, en particulier Marie de Magdala, n'accomplissent-elles pas la vision du philosophe russe Nicolas Berdiaev, proclamée dans son ouvrage paru en 1924, Le Nouveau Moyen-Age ? : « L'avènement du Nouveau Moyen-Age me semble encore caractéristique du fait que la femme y jouera le plus grand rôle. La femme est plus liée avec l'âme du monde, avec les forces élémentaires premières, et c'est par la femme que l'homme communie avec elles. [...] Le jour a été le temps de la domination exclusive de la culture masculine. La nuit est le temps où l'élément féminin entre dans ses droits. Les femmes sont prédestinées à être les myrrhophores du monde. [...] L'espèce naturelle du vieil Adam doit être transmutée et transfigurée. Cela est lié à la découverte du sens mystique de l'amour, amour qui transfigure, tourné non pas vers le temps, mais vers l'éternité. [...] Nous entrons dans la nuit mystique du Moyen-Age. [...] Nous passons d'une période de l'âme à une période de l'esprit. L'éternel féminin doit jouer le plus grand rôle dans la période de l'histoire à venir. Cela sera lié à la crise des forces élémentaires de l'espèce et de la famille, qui compose le profond sous-sol de la crise mondiale vécue ». Le Nouveau Moyen Âge. Réflexions sur les destinées de la Russie et de l'Europe, éd. L'Âge d'Homme,1986. (remonter)

(12) Voici donc rassemblées à la base même de la Maison de Dieu, à la droite du Christ, Marie, mère de Jésus, Marie de Magdala, Marie Salomé, Marie Jacobé et Myriam : ce sont des femmes et elles portent le même prénom dont l'étymologie et les sens possibles en hébreu ou araméen évoquent l'amour donné, le rôle nourricier et éducateur, la souveraineté et l'immensité de la mer. Comme dans le Cantique des cantiques, nous pouvons voir ici un chant d'amour qui est une transposition anagogique de l'amour terrestre à l'amour divin. Nous retrouvons là un nouvel exemple de l’extraordinaire densité de signes concentrés d’une façon concise et précise dans un petit espace du tympan où rien n’est laissé au hasard. (remonter)

(13) Consultez les rubriques destinées à redonner à Marie de Magdala toute sa dignité et à souligner l'importance de son culte à Conques. (remonter)

(14) Notons que les bras du Chi (X) répondent, selon le principe binaire qui préside à la construction géométrique du tympan, au croisement des deux diagonales symétriques de la Grâce. La construction géométrique n’est autre « qu’une pensée soutenue par un tracé », selon la définition de l’art par Hugues de Saint-Victor. Ce disque solaire s'élève, telle une hostie rougeoyante, au-dessus du pilier de Marie de Magdala, témoin premier et essentiel de la Résurrection. On retrouve des chrismes dans d'autres tympans romans, comme celui de la porte des Orfèvres à Saint-Jacques de Compostelle dont les historiens de l'art ont souligné les ressemblances avec celui de Conques, comme si un même sculpteur avait participé aux deux chantiers. Parmi les nombreuses similitudes entre le porche galicien et rouergat, on peut citer les anges volants sonnant de la trompe ; ceux qui descendent du ciel tête la première ; ceux qui portent les couronnes célestes ; les saints faisant le geste de la foi ; le trône vu de profil ; le chrisme ; ou enfin l'arbalétrier... (remonter)

(15) Les 6 arches reposent sur 6 piliers, mais avec ce pilier dédoublé, on atteint le nombre des 7 piliers de la sagesse (remonter)

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