Un tympan structuré comme un langage

 

Le tympan est structuré comme un langage
Le tympan est conçu comme un système, un tout, complet et cohérent. Il est articulé autour de figures et de symboles qui constituent un vocabulaire. Ces éléments sont organisés selon des règles logiques ou géométriques fonctionnant comme une syntaxe.


LE VOCABULAIRE

Les toits
Le tympan emprunte son lexique à l’architecture. Pour représenter la Cité de Dieu, qui comprend tout, le Ciel, la Terre et les mondes souterrains, il choisit le plan d’une maison. L’ensemble est placé sous la protection d’un vaste toit, au-dessus de l’archivolte. Ce symbole d’unité ne signifie ni uniformisation ni homogénéité, car la structure du bâtiment se subdivise en demeures différentes emboitées les unes dans les autres, à la manière de l’entrepôt du Diable qui est, lui aussi, un compartiment de la Maison de Dieu, abrité également par un toit, à l’instar de la Jérusalem céleste représentée en symétrie dans les Limbes de l’Ancien Testament, ou encore de la procession de l’Eglise en marche sous la protection des toits des vertus tendus par les anges. La forme de la maison répond également aux lois de la rhétorique largement reprises par la scolastique monastique du XIIe siècle.

Les toits : symbôle de la maison
Les toits des maisons emboitées


Les arches
La construction comprend 8 arches complètes plus deux arches partiellement représentées. La sémantique de ces arcatures renvoie explicitement au bâti, par exemple pour représenter Jérusalem, figurée avec ses remparts crénelés et ses tours. Ces arches, avec leurs lampes suspendues à la voûte, représentent littéralement le Temple avec son pinacle. L’arche renvoie naturellement aux édifices religieux, aux voûtes des églises : c’est la forme retenue dans l’écoinçon de sainte Foy pour évoquer l’abbaye, avec son autel.

Lees arches de Jerusalem
Les arches de Jérusalem et de l'abbaye de Conques


Les portes
On pénètre dans les deux principaux loci du tympan, les Demeures paradisiaques et le Tartare, par des portes. La porte d’entrée du paradis grande ouverte fait face à celle tenue par Cerbère (ou le Léviathan) qui avale -et parfois régurgite- les pécheurs. Le tympan, quant à lui, est un portail, le passage qui permet de rentrer dans la maison du Seigneur.

Les portes

Les étages
Les trois registres superposés constituent les étages de la maison, agencés de façon chronologique (passé, présent, avenir / monde des morts, des vivants, Ciel éternel) ; le registre médian du côté du Tartare des vivants est lui-même subdivisé en deux sous-étages thématiques et sans doute hiérarchisés par degré de gravité croissante en s’éloignant du Christ et en descendant vers les profondeurs.


Les étages


Un plan cloisonné… décloisonné
Chaque compartiment du tympan constitue une pièce bien délimitée, isolée des autres par des linteaux qui portent les inscriptions. Les séparations horizontales constituent les planchers qui délimitent les registres et sous-registres. Les linteaux obliques dessinent les pans des toits. Une séparation, verticale, mérite notre attention : c’est la cloison qui sépare l’antre de Cerbère de la porte du paradis. Le tympan montre l’éventualité de jouer les passe-murailles : un ange en effet guide un défunt à travers le mur, vers le Salut. Ce prétendu « Enfer » n’est donc pas clos et la séparation n’est pas hermétique. A bien regarder, on s’aperçoit qu’il existe deux autres grandes brèches dans les linteaux :

Agencés selon le paradigme de la maison, tous ces éléments se combinent pour constituer un langage à la fois pictural et théologique. Mais, au-delà des images, le discours est articulé autour de véritables règles grammaticales.

 

La syntaxe


Le dualisme
Un des principaux principes qui régit l’organisation du tympan est le système de la dualité : qu’il s’agisse de symétrie, de similitude ou d’antinomie, on le retrouve partout, depuis la structure en diptyque, jusqu’aux couples gémellaires de l’Ancien Testament, en passant la répétition de certains personnages clé (sainte Foy et Marie de Magdala). Le principe des correspondances entre les deux Testaments procède également du dualisme. Il en va de même pour l’opposition entre continuité et discontinuité déjà évoquée à propos des failles des linteaux.

Le jeu des formes
Dans un autre ordre d’esprit, huit siècles avant les théories picturales de Kandinsky, les concepteurs du tympan se servent des formes et des couleurs pour renforcer leur discours.
Par exemple, l’arc de cercle du tympan, sa forme de demi-cercle, évoque l’univers, tel qu’il est perceptible sous la voûte céleste. Le triangle, notamment celui de l’écoinçon de sainte Foy, est le coin qui sépare et unit les deux étages des deux testaments. Yvo jacquier, artiste peintre et passionné de géométrie sacrée, a décelé dans ce tympan un grand nombre de figures géométriques : cercles, vesica piscis, quadrilatères, pentagrammes, hexagrammes et heptagrammes…
Les lignes géométriques ordonnent ce tympan : la verticale transcendante de la croix glorieuse, la diagonale de la grâce, la ligne sinusoïdale des ondulations du Saint-Esprit, ainsi que les lignes secondaires tracées par les signes mnémotechniques.
Au jeu des formes et des lignes, il faut rajouter celui des couleurs des figures polychromes dont quelques traces nous sont parvenues où le bleu et le rouge soulignent l’antagonisme du Bien et du Mal.  
Il faudrait également se pencher sur les proportions (la taille accordée aux personnages, mais aussi les surfaces accordées aux différents univers (on s’aperçoit que le Tartare n’occupe pas une place prépondérante) ; mais aussi à la position des éléments, également très codifiée (calendrier chronologique, hiérarchie des péchés…).

Enfin, dans ce langage iconographique, le texte n’est pas absent : le tympan est un poème versifié, et il ne se refuse pas à l’occasion des jeux de mots et jeux de lettres. On retiendra surtout le décalage manifeste entre le texte et l’image, entre le signifié et le signifiant : par exemple, les citations de saint Matthieu augurent d’un Jugement dernier selon toutes les rigueurs de la Loi, mais toute la statuaire suggère un verdict plus clément laissant une large place à la rédemption, à l’intercession, à la restauration, bref à la Grâce du saint Sauveur, si ce n'est la restriction du pouce rétracté du christ qui indique que la grâce ne sera cependant pas universelle. Si la lettre inspire la crainte, tous les signes animent l’espérance. Donnons l’exemple du langage des signes articulé par la gestuelle des mains : geste de foi, distribution des grâces divines, mains de prière d’intercession de marie ou de dévition de sainte Foy…

 

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