Un tympan structuré comme un langage

Le tympan est structuré comme un langage !
Le tympan est conçu comme un système, un tout, complet et cohérent. Il est articulé autour de figures et de symboles qui constituent un vocabulaire. Ces éléments sont organisés selon des règles logiques ou géométriques fonctionnant comme une syntaxe, respectant les lois de l'ars memoriæ. Le plan architectural est son paradigme.


LE VOCABULAIRE

- Les toits
Le tympan emprunte son lexique à l’architecture. Pour représenter la Cité de Dieu, qui comprend tout, le Ciel, la Terre et les mondes souterrains, il choisit le plan d’une maison.(1) L’ensemble est placé sous la protection d’un vaste toit (le gâble), au-dessus de l’archivolte. Ce symbole d’unité ne signifie ni uniformisation ni homogénéité, car la structure du bâtiment se subdivise en demeures différentes emboitées les unes dans les autres, à la manière des poupées gigognes. Ainsi, la Jérusalem céleste représentée dans les Limbes de l’Ancien Testament est placée sous un toit, tout comme en symétrie l’entrepôt du Diable qui est, lui aussi, un compartiment de la Maison de Dieu. C'est encore le cas de la procession de l’Eglise en marche sous la protection du double toit des vertus soutenu par les anges.

Les toits : symbôle de la maison Piédroit Voussures Trumeau Piédroit Gâble Archivolte Imposte Imposte
Les toits des maisons emboitées (Survolez l'image pour visualiser les légendes)


- Les arches
La construction comprend 8 arches complètes plus deux arches partiellement représentées. Au registre inférieur six arches, avec leurs lampes suspendues à la voûte, représentent littéralement le Temple avec son pinacle. La sémantique de l’arche renvoie bien sûr aux édifices religieux, aux voûtes des églises : c’est la forme retenue dans l’écoinçon de sainte Foy pour évoquer l’abbaye, avec son autel.

- Les murs
Toute la maison de Dieu est solidement bâtie avec des murailles de pierre. Ces murs sont parfois de simples cloisons, par exemple entre les deux sas des portes d'entrée ; mais ailleurs ce sont de véritables remparts, avec les tours crénelées d'une Jérusalem fortifiée. Aux endroits stratégiques, autour des deux portes ouvertes, et sous l'autel de l'écoinçon de sainte Foy, les pierres mêmes sont dessinées.

Lees arches de Jerusalem
Les arches de Jérusalem et de l'abbaye de Conques

- Les portes
On pénètre dans les deux principaux loci du tympan, les Demeures paradisiaques et les Tartares, par des portes, ouvertes en grand, avec leurs pentures de fer forgé et leur serrure doublée d'un loquet. La porte d’entrée du paradis fait face à celle tenue par Cerbère (ou le Léviathan) qui avale -mais parfois régurgite- les pécheurs. Le tympan, quant à lui, est intrinsèquement un portail, le passage qui permet de pénétrer dans la maison du Seigneur, en l'occurrence l'abbatiale Sainte-Foy.

Les portes

- Les étages
Les trois registres superposés constituent les étages de la maison, agencés de façon chronologique : passé (fondations du christianisme héritées de l'Ancien Testament) ; présent (marche de l'Eglise vers le Salut) ; avenir (Eternité) / monde des morts, des vivants, Ciel éternel).
Le registre médian du côté du Tartare des vivants est lui-même subdivisé en deux sous-étages thématiques et sans doute hiérarchisés par degré de gravité croissante en s’éloignant du Christ et en descendant vers les profondeurs.


Les étages


- Un plan cloisonné… décloisonné

Chaque compartiment du tympan constitue une pièce bien délimitée, isolée des autres par des linteaux qui portent les inscriptions. Les séparations horizontales constituent les planchers qui délimitent les registres et sous-registres. Les linteaux obliques dessinent les pans des toits. Une séparation, verticale, mérite notre attention : c’est la cloison qui sépare l’antre de Cerbère de la porte du paradis. Le tympan montre l’éventualité d'une Grâce pour faire jouer les passe-murailles : un ange en effet guide un défunt à travers le mur, vers le Salut. Ce prétendu « Enfer » n’est donc pas clos et la séparation de cet entre-deux n’est pas hermétique. A bien regarder, on s’aperçoit qu’il existe deux autres grandes brèches dans les linteaux :

Agencés selon le paradigme de la maison, tous ces éléments se combinent pour constituer un langage à la fois pictural et théologique. Mais, au-delà des images, le discours est articulé autour de véritables règles grammaticales.


LA SYNTAXE


- Le dualisme
Un des principaux principes qui régit l’organisation du tympan est le système de la dualité : qu’il s’agisse de symétrie, de similitude ou d’antinomie, on le retrouve partout, depuis la structure en diptyque, jusqu’aux couples gémellaires de l’Ancien Testament, en passant la répétition de certains personnages clé (sainte Foy et Marie de Magdala). Le principe des correspondances entre les deux Testaments procède également du dualisme. Il en va de même pour l’opposition entre continuité et discontinuité déjà évoquée à propos des failles des linteaux.

- Le jeu des formes
Dans un autre ordre d’esprit, huit siècles avant les théories picturales de Kandinsky, les concepteurs du tympan se servent des formes et des couleurs pour renforcer leur discours.
Par exemple, l’arc de cercle du tympan, sa forme de demi-cercle, évoque l’univers, tel qu’il est perceptible sous la voûte céleste. Le triangle, notamment celui de l’écoinçon de sainte Foy, est le coin qui sépare et unit les deux étages des deux testaments. Yvo jacquier, artiste peintre et passionné de géométrie sacrée, a décelé dans ce tympan un grand nombre de figures géométriques : cercles, vesica piscis, quadrilatères, pentagrammes, hexagrammes et heptagrammes…
Les lignes géométriques ordonnent ce tympan : la verticale transcendante de la croix glorieuse, la diagonale de la grâce, la ligne sinusoïdale des ondulations du Saint-Esprit, ainsi que les lignes secondaires tracées par les signes mnémotechniques.
Au jeu des formes et des lignes, il faut rajouter celui des couleurs des figures polychromes dont quelques traces nous sont parvenues où le bleu et le rouge soulignent l’antagonisme du Bien et du Mal.  
Il faudrait également se pencher sur les proportions (la taille accordée aux personnages, mais aussi les surfaces accordées aux différents univers (on s’aperçoit que le Tartare n’occupe pas une place prépondérante) ; mais aussi à la position des éléments, également très codifiée (calendrier chronologique, hiérarchie des péchés…).

Enfin, dans ce langage iconographique, le texte n’est pas absent : le tympan est un poème versifié, et il ne se refuse pas à l’occasion des jeux de mots et jeux de lettres. On retiendra surtout le décalage manifeste entre le texte et l’image, entre le signifié et le signifiant : par exemple, les citations de saint Matthieu augurent d’un Jugement dernier selon toutes les rigueurs de la Loi, mais toute la statuaire suggère un verdict plus clément laissant une large place à la rédemption, à l’intercession, à la restauration, bref à la Grâce du saint Sauveur, si ce n'est la restriction du pouce rétracté du christ qui indique que la grâce ne sera cependant pas universelle. Si la lettre inspire la crainte, tous les signes animent l’espérance. Donnons l’exemple du langage des signes articulé par la gestuelle des mains : geste de foi, distribution des grâces divines, mains de prière d’intercession de Marie ou de dévotion de sainte Foy…
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(1) ce faisant, le maître du tympan applique à la lettre les règles rhétoriques de l'ars memoriae, définies par Ciceron et Quintilien puis reprises par la scolastique monastique du XIIe siècle (notamment par Hugues de Saint-Victor). Elles consiste à créer un ensemble de loci, suivant le plan de la domus romaine. Chaque lieu fixant une image, une idée pour guider le discours et la mémoire. (remonter)

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