Chronique abrégée de l'abbaye de Conques
Les origines L'essor carolingien L'expansion Xe XIe s. L'apogée Le déclin La déchéance La restauration

L’abbaye de Conques est bâtie « dans un pays presque sauvage », à l’aplomb d’une faille géologique (1), et toute son histoire n’est que ruptures, encoches, chutes et renouveaux.

LES ORIGINES
L’origine de Conques remonterait aux premiers temps de l’Eglise des Gaules, d’après la chronique monacale du XI et XIIe siècle.
La légende raconte que fuyant les persécutions romaines du IVe siècle se seraient retirés dans les versants inaccessibles de ces « gorges resserrées d'aspect sinistre » pour y vivre comme les ermites du désert égyptien, de manière ascétique et solitaire. Ils suivaient ainsi l’exemple de Paul de Thèbes et d’Antoine qui marquèrent le temps des anachorètes. Saint Antoine, considéré comme le « père de moines », jouissait d’un grand renom au Moyen-âge, et Conques a tenu à marquer cet attachement à l’érémitisme originel en le faisant figurerau tympan, et en revendiquant la possession d’une relique de l’ermite Paul, "premier anachorète" (selon saint Jérôme).
Finalement ces ermites épars dans « l'âpre désert de Conques » se regroupèrent en communautés cénobitiques sous l’impulsion de saint Pacôme, dont la règle institua la première forme de la vie monastique proprement dite. Ce serait l'origine du premier monastère de Conques. En 371 un milliers de moines furent massacrés par les païens. (2) Les cénobites furent précipités du haut de la falaise du Bancarel dans le torrent de l’Ouche le bien nommé, Ocha [prononcé oucho] signifiant en occitan, hoche, brèche, encoche, entaille.


L'encoche taillée par l'Ouche. (Survolez l'image pour afficher les légendes) Vallée du Dourdou

Confluent du torrent de l'Ouche et du Dourdou (affluent du Lot), dominé par le promontoire du Bancarel, vu depuis Conques : un "pays accidenté et pittoresque" selon le cartulaire de l'abbaye de Conques.

La stèle élevée à cet emplacement au XIIe siècle se rapporte probablement à cette première tragédie.
Un monastère est reconstruit, bientôt à nouveau détruit lors des invasions barbares par les guerriers Francs menés par Théodebert au cours du dernier tiers du VIe siècle. Malgré les persécutions des Wisigoths ariens, le couvent renaît encore une fois de ses cendres et prospère aux temps mérovingiens : il sera fortifié et visité par Clovis. Au VIIIe s. le Rouergue et le Gévaudan sont parcourus par des incursions arabo-berbères (721) et a sans doute accueilli des Chrétiens fuyant la conquête de l'Espagne, dont certains auraient construit un petit oratoire à Conques. « Mais, en 730, les Sarrasins n'y laissent ni une pierre debout ni un habitant vivant », écrit Gustave Desjardins. (3)
C’est dans ce contexte que se situe, toujours selon les récits légendaires, l’épisode de la capture de la mère du seigneur du lieu, le Sieur Dadon (Déodat), et de la perte de sa motte qui contrôle le confluent de l’Ouche et du Dourdou aux pieds de l'actuel village de Conques. La négociation s’engage du haut des remparts tenus par les Maures :
- « Dadon, ton cheval contre ta mère !
- Mon cheval ? Jamais ! »
Dadon conserva sa monture et perdit sa mère. Puis il reprit sa motte.
Soixante ans plus tard, saisi de remords, Dadon (~745 ~819) posa à Conques la première pierre d'une église dédiée au Saint Sauveur : il est considéré comme le fondateur de l'abbaye. Puis il se fit ermite pour finir ses jours dans la solitude. Pour marquer son attachement au modèle érémitique primitif, le concepteur du tympan de Conques, quatre siècles plus tard, plaça Dadon le matricide repenti, fondateur de l'abbaye, en troisième position derrière Marie et saint Pierre, figurant ainsi un chaînon historique de la longue marche du Salut.
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L’ESSOR DE LA PERIODE CAROLINGIENNE : fondation monacale et culte des reliques (IX– Xe siècles) (remonter)

L’essor de l’abbaye correspond alors à celui des Carolingiens dont l’administration s’appuie sur les institutions religieuses : Pépin, Charles et Louis vont combler l'abbaye de dons : Charlemagne dote le monastère d’une relique insigne, celle de la Vraie Croix, pour laquelle sera confectionné, trois siècles plus tard, en 1100, un reliquaire, le fameux "A de Charlemagne", marquant selon les historiens, la primauté de Conques parmi tous les monastères royaux. En 801, son fils, Louis le Pieux (ou le Débonnaire) partant pour la Reconquista de la Catalogne occupée par les Sarrasins, construit au passage la première route qui mène à Conques, taillée à même le roc de la « Vallée Rocheuse », nous dit la chronique monacale.
Enfin, en l’an 818 ce même Louis le Pieux, devenu roi d'Aquitaine puis Empereur, donnera au tout jeune monastère fondé par Dadon le statut d'abbaye impériale placée désormais sous la règle de saint Benoît et lui donne son nom actuel « Conquae », « Les conques » au pluriel, ce qui signifie en latin de l’époque « les absides ». Le « s » de Conques rappelle son étymologie latine et la référence au grand nombre d’oratoires munis d’absides dont la conque résonnait des chants « comme des essaims d’abeilles sauvages dans la montagne » (4). L'abbaye prospère ; on cherche même un nouveau site pour accueillir une abbaye plus vaste et surtout plus accessible : ainsi, Pépin Ier, roi d'Aquitaine, fils de Louis le Pieux, favorise la fondation d'une abbaye filiale à Figeac, alors nommée "Nouvelle Conques".

En 844, au début du mouvement de la Reconquista, l'apôtre saint Jacques apparaît miraculeusement à Compostelle en Galice. Cet événement assurera bientôt l'essor de Conques.

Le culte des reliques
La puissance et l'attractivité d’une abbaye se mesurent au nombre et à la qualité de ses reliques. Le culte des reliques va entrainer l’essor des pèlerinages et la naissance d’un art sacré nouveau, l’orfèvrerie des reliquaires.
Instrument de la pastorale, la relique joue un triple rôle, religieux, social et politique :
- religieux, dans la mesure où la « présence » du saint (par ses ossements, ses vêtements voire des objets ayant simplement été en contact avec eux) relie le fidèle à l’histoire universelle du Salut incarnée par la personne vénérée ;
- social, lorsque l’Eglise l’utilise pour moraliser les mœurs, notamment pour imposer au seigneur local la « Paix de Dieu » ;
- politique parce que, pour sa part, la puissance publique -et celle des Carolingiens en particulier- s’arroge le monopole de l’attribution des reliques, créant ainsi un lien de réciprocité entre l’Eglise et le roi.
Mais, parallèlement aux dotations officielles, s’établit un marché actif, occulte et inavouable : le vol des reliques, ou mieux, un élégant substitut bien pratique, la translation miraculeuse.

La légende
La relique acquise à prix d’argent tombant à la fois sous l’interdit de la simonie et sous le contrôle des prérogatives royales, il ne reste plus qu’à masquer le délit sous l’apparence d’une cause fortuite, merveilleuse, ou du moins involontaire comme par exemple le don d’un voleur de passage. Pieuse supercherie qui nous vaut un miracle littéraire qui fit flores au Moyen-âge : la légende mirifique du moine dévot voleur de reliques. Stéréotype littéraire, dont l’invention remonte à saint Jérôme, qui le premier imagina ce conte pour échapper au verdict de mort selon la loi romaine, pour toute translation illégale de sépulture, ce qui fut le cas par exemple pour saint Hilarion de Gaza, instituteur de la vie monastique, transporté de Chypre à Gaza par un moine dévot. Parfois, l'opération échoue. C'est ce qui est arrivé à Audaldus, moine conquois parti en 855 récupérer les reliques de saint Vincent à Valence. Mais sur le chemin du retour, dénoncé par sa logeuse, l'évêque de Saragosse les lui confisque. Bani de Conques pour cet échec, il se réfugie chez l'abbé de Castres. 8 ans plus tard, il parviendra à récupérer les reliques retenues en Aragon et à les ramener à Castres où les miracles accomplis par le saint assurèrent bientôt prospérité et réputation.
C'est selon un processus analogue qu'en l’an de grâce 866, les reliques de sainte Foy "disparurent" furtivement de l’abbaye d’Agen, puis réapparurent à Conques, empruntées ou "volées" par un autre moine conquois nommé Ariviscus, ainsi que le rapporte le récit de sa translation écrit au XIe siècle. L’histoire est probablement un peu différente.

L’histoire
Entre 844 et 862 les Vikings menacent et pillent Agen et Toulouse. Les abbayes aquitaines et languedociennes s’empressèrent alors de cacher leurs reliques dans le massif Central. (Conques se trouve à proximité du Lot, rivière navigable qui rejoint la Garonne près d'Agen, 180 km en aval) Il y a tout lieu de penser que les reliques de la fillette martyr agenaise vinrent à Conques dans ces conditions, car l’abbaye d’Agen non seulement n’intenta pas de procès en restitution, mais bien au contraire, dota Conques. La renommée de sainte Foy n’avait alors qu’une simple valeur locale en la ville d’Agen. Mais la Sainte manifesta sa reconnaissance et son attachement à Conques en accomplissant ici une série de miracles si prodigieux qu’ils allaient conférer à l’abbaye rouergate un prestige international, véhiculé aussitôt par la magnificence des émaux sortis des ateliers de l’abbaye et le talent des écrits merveilleux calligraphiés dans son scriptorium. Dès 883, l'abbatiale de Conques est dédiée à sainte Foy, en complément de la première dédicace au Saint Sauveur, très fréquente à l'époque primitive de l'Eglise des Gaules.

L’EXPANSION : X - XIe Siècles, du Moyen-âge merveilleux à la Renaissance romane et l'œuvre de Bégon (remonter)

Quatre événements retentissants établissent la renommée de Conques :
1) L'ouverture de la "via podiensis", itinéraire de pèlerinage du Puy à Saint-Jacques-de-Compostelle, passant par Conques, inaugurée par l'Evêque du Puy, Godescalc, en 950-951. Grâce à ce pèlerinage, Conques entretient des relations privilègiées avec la péninsule ibérique. En 1082, Pierre d'Andouque, moine de Conques, devient évêque de Pampelune en Navarre. Le culte de sainte Foy se développe de la Galice, où une chapelle lui est consacrée en 1105 dans le déambulatoire de Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Catalogne en passant par l'Aragon où Pierre 1er la choisit comme protectrice de son royaume.
2) L’érection de la sublime effigie de sainte Foy en Majesté en 960.
N’est-ce pas braver l’interdit biblique des images humaines et retourner aux idoles païennes que d’oser introduire dans le temple, assise sur un trône, couronnée, sertie de pierres précieuses et de bijoux, l’effigie d’une personne, fut-elle martyre ? « J’ai cru voir Diane en personne », s’écrit scandalisé, l’écolâtre Bernard d’Angers à la vue de sainte Foy en Majesté ! Oser en l’an 960, statufier et vénérer un être humain à travers ce reliquaire-simulacre, c’était accomplir un retournement de la tradition au risque de rallumer la guerre des icônes. Heureuse audace, qui en dépit des interdits introduit la sculpture dans l’art sacré de l’occident. Dès lors Michel-Ange devient possible.
La vénération populaire atteignit son point culminant lorsqu’en 1010 sainte Foy restitua ses yeux à Guibert « l’énucléé ». Ce miracle eut un tel retentissement que Bernard d’Angers accourut à Conques, et « converti » par l’accumulation des témoignages en entreprit la recollection dans le fameux « Livre des Miracles de sainte Foy » (1010-1020). Modèle du genre de récits « merveilleux » destinés à l’admiration, cet ouvrage contribua à la célébrité et l’expansion de l’abbaye.
3) Le miracle de Guibert l’illuminé en 960 et le Livre des Miracles qui s’en suivit. (5)
4) Enfin, la reconstruction de la basilique rendue nécessaire par l'afflux de pèlerins.
De l’Espagne à l’Angleterre, de l’Allemagne au Moyen-Orient, Barbastro, Pampelune, Roncevaux, Westminster, Saint-Gall, Bamberg, et autres prieurés sur l’Euphrate, jalonnent la progression et suscitent un courant de pèlerins sur le chemin de Compostelle, via l’abbaye mère. Si bien que le flot croissant entraine la nécessité de construire une nouvelle basilique, plus grande et mieux adaptée aux flux de pèlerins. De 1031 à 1087, les abbés Odolric (1031 - 1065) et Etienne II (1065 - 1087) lancent les travaux de construction de l'actuelle basilique inaugurant une architecture nouvelle avec une abside à déambulatoire. Conques représente le prototype des « églises de pèlerinage » (après Saint-Martin de Tours, détruite à la Révolution, modèle qui sera repris bientôt, notamment à Saint-Sernin de Toulouse). Le déambulatoire passant derrière le chœur permet la circulation fluide des pèlerins et l’adjonction de bas-côtés et de tribunes permit d’élever la voute à plus de 27 mètres et d’ouvrir plus de 100 fenêtres, faisant désormais pénétrer la lumière au sein des églises romanes.
C’est dans ce contexte que s’achève le Moyen-âge de l’an Mil : l'abbaye filiale de Figeac donne bien du fil à retordre à l'abbaye-mère et tente d'échapper à son contrôle en se plaçant sous la tutelle de Cluny. De longues batailles procédurales nécessiteront l'arbitrage du pape et plusieurs conciles entre 1074 et 1097, pour déboucher sur l'indépendance des deux abbayes. Cette péripétie n'empêche pas la prospérité de Conques : en 1082, Pierre d’Andouque, moine de Conques, évêque de Pampelune, construit l’hospice de Roncevaux, clé d’entrée en Espagne. En 1087, Hildegarde de Lorraine, mère des Hohenstaufen, donne à Conques la gestion de la ville de Sélestat. Cette même année, Bégon III de Mouret, devient abbé de Conques jusqu'en 1106. Comme il réussit à retourner en sa faveur le pape Urbain II, son abbaye échappe en 1095 à la tutelle clunisienne. Un nouveau Moyen-âge apparait avec le nouveau siècle. C'est l'âge d'or de l’abbaye et son atelier artistique atteint son apogée.

Dans le grand maelstrom de l’histoire, trois autres événements majeurs ont marqué le destin de l’abbaye : la Croisade pour son avantage, les rivalités avec les abbayes de Figeac et de Cluny et enfin l’émergence de Cîteaux, à son détriment.

L’APOGEE (début XIIe siècle) (remonter)

Au cours du XIe s. un conflit oppose Conques à Figeac, sa filiale qui prend de plus en plus d'autonomie et se place sous l'autorité de Cluny pour échapper au contrôle de l'abbaye mère. Les arbitrages pontificaux tranchèrent en faveur tantôt de Conques (Bulle de Grégoire VII en 1084), tantôt de Figeac (Urbain II au Concile de Clermont en 1095). Finalement, le concile de Nîmes (1097) établit définitivement la séparation des deux abbaye.
Les travaux de construction de la nouvelle abbatiale se poursuivent sous l'abbé Boniface (1107-1118), sucesseur de Bégon III (1087-1107) avec la construction de la façade Ouest et du tympan. Le grès rouge du Rougier de Marcillac utilisé pour le soubassement cède la place au "rousset", un beau calcaire blond extrait sur le plateau de Lunel, à une dizaine de kilomètres au Sud-Est de l'abbaye. (6)
En Espagne, l’extension suit les pas de la Reconquista. En 1100, Pierre d’Aragon place son royaume sous la protection de sainte Foy et nomme justement un moine bénédictin de Conques, Pons (saint Ebons), évêque de Barbastro (Aragon). Ce dernier offre à l'abbé Bégon un remarquable reliquaire, le fameux autel portatif, fleuron de l’émaillerie conquoise, encore visible au Trésor. Plus significatifs encore, le reliquaire dit Lanterne de Bégon et surtout le Reliquaire de Pascal II destiné à recueillir les reliques les plus insignes « de cruce » et « sepulcro », autrement dit, les reliques de la Croix et du tombeau du Christ, qui vient d’être libéré en juillet 1099. Ainsi, moins d’un an après la victoire, par cette donation papale, Conques reçoit la relique la plus prestigieuse dont nous avons peine à saisir l’importance, tant le succès de la Première Croisade fut un événement eschatologique : dans l’euphorie de la victoire on crut vraiment que le Christ allait incessamment revenir ; ce serait l'annonce de l'Apocalypse, suivie de la Parousie ! La donation de Pascal II s’accompagnait d’une bulle dérogatoire au droit commun, qui mettait sainte Foy au canon de la messe, au même titre que les apôtres.
Est-ce dans ce contexte d’euphorie que Conques décide d’élever son arc de triomphe : le tympan ? (7) Dans les années qui suivirent, Conques vit ses protecteurs Hohenstaufen d’Alsace accéder à la succession des Saliens. En effet, en 1137 Conrad III est élu roi des Romains puis en 1155 son neveu, Frédéric Barberousse sera couronné empereur, réalisant ainsi une prophétie de sainte Foy faite antérieurement au prieur de Sélestat. C'est sans doute l'origine de la dédicace de l'église romane Sainte-Foy de Sélestat.
Hélas, la roche Tarpéienne est près du Capitole ! Arrivée au faite de sa puissance, Conques va connaître dans les années 1140, un coup d’arrêt brutal et le début du déclin.

LE DECLIN (remonter)
Le prestige de Conques se fondait sur le culte des reliques, les pèlerinages et le recours à la sensibilité artistique pour sa pastorale : littérature, orfèvrerie, sculpture, tout ce qui flatte les sens était mis au service d’une théologie miséricordieuse et proche du peuple.
Tel n’était pas l’esprit du chevalier réformateur Bernard de Clairvaux. Porté par le génie de son créateur, le courant cistercien allait saper les bases sur lesquelles Conques avait établi sa puissance. Lors de ce séisme, la conjonction politique aidant, Conques perdit l’appui du roi de France. L’avènement de Louis VII coïncide avec la cessation de toute dotation royale. Les ordres nouveaux (1115 : Clairvaux ; 1119 : les Templiers, suivis des Prémontrés, Chartreux et Grandmontains) attirent les vocations, souvent au détriment des Bénédictins traditionnels.
Le climat se tend davantage en 1130 à la mort du pape Honorius II, avec l'élection de deux papes rivaux, Innocent II et Anaclet II (Pietro Pierleoni à qui Bernard de Clairvaux reproche sa judéité. Conques se serait-elle trouvée alors du côté de l'"antipape", soutenu par Guillaume X, duc d'Aquitaine, et donc en rivalité avec le roi de France Louis VI le Gros et le redoutable maître de Cîteaux ?
Quoi qu'il en soit, il semble que l'abbaye traverse alors une période troublée. Pendant vingt ans, une interruption dans la liste des abbés après la mort de Boniface en 1118, laisse présumer un drame intérieur. L’absence du trumeau et des piédroits qui devraient supporter le tympan (et qui sont curieusement intégrés à l'intérieur du transep nord voir chapitre 7 serait-elle le signe d'un quelconque désordre qui aurait entraîné l'inachèvement du portail ?
Dès la deuxième moitié du XIIe siècle, Conques commence à vendre ses prieurés. Est-ce à ce moment que certaines inscriptions s'altèrent ou sont effacées (Spes, Temperantia ; comme si l'espérance et la modération n'étaient plus à l'ordre du jour) ? Nous ne le saurons probablement jamais.

LA DECHEANCE (remonter)
Les siècles suivants, de la croisade des Albigeois à la Révolution en passant par la guerre de Cent Ans et les guerres de Religion, ne font qu’infliger des cassures : rupture de la civilisation romane avec la conquête du Languedoc, effondrement de la coupole romane, incendies, pillages, sécularisation. Dès la fin du Moyen-âge, les Routiers incendient la basilique en 1336 et en 1375 obligent les moines à se réfugier au village de Lunel, tandis que les procès se multiplient avec les consuls de la commune. Le Trésor Ecclésiastique ayant échappé aux pillards sera cependant appauvri par la vente forcée de l’argenterie pour payer la rançon de François 1er, en 1525. L’intrusion du pouvoir central ayant pour corollaire la sécularisation de l’abbaye en 1537 par l’évêque de Rodez sur réquisition de François 1er (8): l'abbaye devient une Collégiale et les Bénédictins cédent la place aux chanoines séculiers.
L'incendie de l'église en 1568 par les protestants faillit entraîner l'effondrement du chœur et des voutes de la nef. L'église perd son clocher et ses tours de façade. Peu après, en 1571, les religionnaires particulièrement hostiles au culte des saints et des reliques tentent de les détruire : l'église est saccagée. Emmurées dans la basilique, elles échapperont à la destruction. Il n'est pas impossible que ce soit plutôt à cette époque que certaines inscriptions ont été effacées, dans le cadre d'un débat théologique qui n'est peut-être pas encore clos.
Lors de la Révolution, les chanoines doivent abandonner la basilique, l’école et l’hospice dès 1789. L'année suivante, l’ancienne abbaye est vendue comme Bien National. Le Trésor Ecclésiastique cependant échappera à la réquisition grâce au dévouement risqué de la population, qui cacha tous les objets sacrés. Le XIXe ajouta au martyrologe des bâtiments la destruction du cloître en 1836 par l’architecte départemental. Mais la basilique et le tympan furent « miraculeusement » sauvés par Prosper Mérimée, inspecteur des monuments historiques, de passage à Conques durant l'été 1837, qui fera classer Conques en 1840. Sous Napoléon III, l’inspecteur Général Darcel inventoria le Trésor Ecclésiastique. En 1873, à l'instigation de l'évêque de Rodez, le Cardinal Bourret, les Prémontrés de Saint-Michel de Frigolet initient une première restauration monacale. Deux ans plus tard, en 1875 les reliques emmurées sont redécouvertes. Le culte de sainte Foy est relancé. En 1878, un chantier de restauration est confié au jeune et brillant architecte Jean-Camille Formigé (9). En 1883-1885, le tympan est démonté puis remonté. Mais les lois d’exil de 1901 et les Inventaires de 1905 achevèrent ce que le temps n’avait pas réussi à accomplir. Il fallut attendre le retour des Prémontrés en 1920 pour qu’une restauration fût envisageable. Aujourd'hui, le prieuré est animé par les Prémontrés directement rattachés à l'abbaye de Mondaye.

LA RESTAURATION (remonter)

Elle intervint après la deuxième guerre mondiale. La notion de patrimoine et de culture initièrent l’attention des pouvoirs publics et de l’opinion. En 1958, sous la direction des Monuments Historiques fut entreprise l’étude systématique et la valorisation du Trésor Ecclésiastique, avec la reconnaissance de la fonction cultuelle des reliquaires et des tapisseries consacrées à sainte Foy et Marie de Magdala. La création du Centre Européen d’Art et de Civilisation Médiévale favorise le tourisme culturel. Enfin, au legs du passé, les vitraux de Soulages ajoutent le don présent de l’art abstrait et du jeu de la lumière à l’intérieur de la basilique, renouant ainsi avec la tradition conquoise de la beauté au service du Salut. A partir des années 1980, le renouveau des pèlerinages rendit à l’abbaye sa vocation d’étape sur le Chemin de Compostelle. Ainsi, le culte local de sainte Foy (10) et du Saint Sauveur de Conques retrouve sa dimension universelle. Les failles du passé s’ouvrent à nouveau sur des perspectives prometteuses d’avenir. En 1998, la basilique de Conques, son tympan, ses reliques, ainsi que le village sont classés au patrimoine de l'humanité par l'UNESCO, au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

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(1) Mme Dulac, dans son blog consacré aux lieux sacrés et à leurs rapports aux forces telluriques, affirme que « deux courants d'eau se croisent dans l'axe de la nef et du transept, et [que] deux failles se croisent sous l'autel ». (remonter)

(2) « Dans les premiers temps du christianisme, les montagnes du Rouergue auraient été une Thébaïde occidentale. Les solitaires étaient déjà si nombreux en 371, que les païens pouvaient, cette année, en massacrer un millier » récit légendaire cité par Gustave Desjardins, Cartulaire de l'Abbaye de Conques en Rouergue, Paris, Société de l'Ecole des Chartes, Alphonse Picard, 1879. (Voir le cartulaire en ligne) (remonter)

(3) Gustave Desjardins, Essai sur le cartulaire de l'abbaye sainte-Foy de Conques en Rouergue (IXe - XIIe siècles), Bibliothèque de l'école des chartes, 1872, tome 33, pp. 254 - 282. (lire le texte en ligne) (remonter)

(4) Ermold le Noir. Ce poète de la cour de Charlemagne, qui n'est visiblement jamais venu à Conques, est à l’origine d'une étymologie du nom de Conques hasardeuse mais souvent reprise car poétique, imaginant une prétendue ressemblance du site avec celui d'une coquille (concha). (remonter)

(5) Liber miraculorum Sancte Fidis : les deux premiers livres des miracles de sainte Foy ont étés rédigés par Bernard d'Angers, entre 1013 et 1020, en plein "moyen-âge merveilleux". Les troisième et quatrième livres le seront par Bertram, moine bénédictin de Conques, second de Bégon à la fin du siècle. Guibert était cet habitant d'Espayrac que de brigands avaient énucléé lors de son retour de pèlerinage à Conques, à qui la sainte rendit la vue. (remonter)

(6) Le tympan est un assemblage de 24 blocs de calcaire (autant que de Vieillards de l'Apocalypse), mais quelques gragments sont en grès rouge de Marcillac (la Lune et la moitié inférieure de l'ange qui porte les clous). Cette partie sommitale du tympan semble avoir souffert sans doute lors du déplacement du tympan, probablement installé à l'origine dans un narthex aujourd'hui disparu. C'est là en effet que se trouvent deux fragments du tympan en bois qui représentent les ondes divines. Voir sur l'assemblage des blocs, la structure architecturale du tympan et les traces de polychromie l'infographie réalisée par l'Institut National d'Histoire de l'Art (INHA) (remonter)

(7) La datation du tympan de Conques reste indéterminée et « varie d'un auteur à l'autre, même si une majorité s'accorde pour le placer sous l'abbatiat de Boniface, entre 1107 et 1125. » Jean-Claude Fau, Conservateur des Trésors de Conques, in "Enfer et Paradis", Cahiers de Conques n°1, Centre Européen d’Art et de Civilisation Médiévale, 1995, p. 76. D'autres sources situent la construction du portail vers 1130 - 1135.
On trouvera sous sa plume les indices qui permettent de penser que le maître du tympan de Conques est également l'auteur du tympan de Saint-Jacques-de-Compostelle : «
Nombreux sont les auteurs à avoir établi des rapprochements, entre la sculpture de Conques et celle de Compostelle. Voir notamment :

- Paul Deschamps, Etude sur les sculptures de Sainte-Foy de Conques et de Saint-Sernin de Toulouse et leurs relations avec celles de Saint-Isidore de Léon et de Saint-Jacques-de-Compostelle, dans Bulletin Monumental, 1941, p. 239-264 ;
- Christoph Bernoulli, Die Skulpturen der Abtei Conques-en-Rouergue, Bâle, 1956 ;
- Jacques Bousquet, La sculpture à Conques aux XIe et XIIe siècles, Lille, 1973, t. 2, p. 573-595 ;
- Marcel Durliat, La sculpture romane de la route de Saint-Jacques : de Conques à Compostelle, Mont-de-Marsan, 1990, p. 350. » (J.-C. Fau, ibid. p. 74)

Sur cette question de datation, voir également l'article de Lei HUANG, Le Maître du tympan de l'abbatiale Sainte-Foy de Conques : état de la question et perspectives, Etudes Aveyronnaises, Recueil des travaux de la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, 2014, p. 87-100.
Pour notre part, nous suggérons une autre hypothèse : le tympan pourrait avoir été commandé et son canevas conçu à l'époque de Bégon III (1087-1107), mais sa confection aurait pu prendre du retard, et n'être achevé que quelques décennies plus tard, dans la seconde moitié du XIIe s., comme semblerait le suggéré une facture dans un style pré-gothique. C'est précisément à cette époque que l'on constate dans toutes les archives une lacune dans la succession des abbés entre 1125 (à la fin de l'abbatiat de Boniface, successur de Bégon III) et 1154 (début de l'abbatiat d'Odon). Cette interruption longue de trente ans serait-elle révélatrice d'une profonde crise interne à l'abbaye, et serait-elle en partie responsable d'un retard pris dans l'excécution du tympan ?
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(8) Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, Abbé Jean-Joseph Expilly, Amsterdam et librairie Desaint & Saillant, Paris, 1762-1770, vol. 2 p. 453 (remonter)

(9) 1845-1926 (remonter)

(10) Fêtée le 6 octobre (remonter)

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