Chapitre premier : la structure générale du tympan

LES ACTEURS DU DRAME

Le tympan de Conques met en scène un drame eschatologique* : le Jugement n'est pas encore prononcé mais tous les acteurs du procès sont en place.
Véritable opéra, il fait jouer plusieurs protagonistes : autour du juge, (le Christ Roi-Juge "ivdex REX”), se tiennent l'Accusateur (Satan), les défenseurs (sainte Foy et Marie), les anges assesseurs comme le greffier (l'archange saint Michel)
.
Les acteurs sont répartis sur un triptyque dont le Christ occupe le panneau central.

Sainte Foy Sainte Foy Le Christ de la Parousie venu pour juger les vivants et les morts La Vierge Marie qui intercède en faveur des éprouvés L'accusateur La pesée des âmes
Les protagonistes du tribunal

Le tympan peut se lire comme une véritable mise en scène théâtrale. Le jeu des protagonistes était animé par le commentaire oral des moines que l'on imagine donner la parole aux personnages. De ce point de vue, le drame liturgique qui s'anime sous nos yeux tire ses racines de la dramaturgie antique. Dans les deux cas le théâtre est une cérémonie sacrée dont l'enjeu est assez voisin : la destinée tragique des hommes chez les Grecs, le combat du bien contre le mal aboutissant à la question du salut pour la chrétienté. Jacques Le Goff a montré que la liturgie a remplacé le théâtre antique, notamment à l'époque de la renaissance romane du XIIe siècle. Dans les offices religieux, par exemple dans la Cançon de Santa Fe, et plus tard dans les mystères pascals joués au parvis des églises, le jeu théâtral est bien présent.

 

Le procès est public. Outre le pèlerin parvenu au parvis, des anges y assistent. En effet, quatorze “anges curieux” sont sculptés sur l'archivolte. ils sont curieux de connaître enfin le verdict du jugement (cf. Première épître de Pierre, 1,12). Ne nous méprenons pas, ces anges ne sont pas des indiscrets ; leur rôle est important : ils enroulent le firmament, qui « disparaît comme un livre qu'on roule » (Apocalypse, 6, 14) (1) pour nous permettre d'assister à la Révélation.
Ils lèvent le rideau comme au théâtre, pour lever le voile sur la scène qui va se dérouler sous nos yeux. Ils
observent avec curiosité l'annonce du Jugement.


Les anges curieux
Désormais, tous les acteurs sont en place. La scène s'ouvre sur le monde. Le drame liturgique du Salut va commencer. A côté du christ, un ange présente un livre ouvert où est gravée la sentence : "Le Livre de Vie est scellé". Tout est consigné ; mais si les jeux sont faits, les sept sceaux de l'Apocalypse ne sont pas encore brisés : tout peut advenir. Quelle sera la Révélation ?

ORGANISATION SPATIALE
La composition du tympan est extrêmement structurée reposant sur des règles géométriques nettes. La construction est extrêmement rythmique avec des structures binaires et ternaires qui se répètent. La première organisation perçue est celle d’un diptyque avec deux mondes bien distincts à la droite et à la gauche du Christ. L’agencement de l’œuvre repose sur la symétrie latérale, le dualisme (le Paradis et le Tartare) et la dualité (le couple, la combinaison gémellaire avec notamment la double représentation et de sainte Foy et de Marie de Magdala).
Une deuxième structure, latitudinale cette fois, se combine à la précédente : le tympan est organisé verticalement est en trois registres superposés qui représentent chacun un temps et un lieu particuliers (le futur ; le présent ; le passé. Ou encore le Ciel ; les Demeures paradisiaques / le Tartare des Vivants ; les Limbes / le Tartare des morts. Voir infra).
Enfin le schéma général de toute la structure est celui d’une série de maisons emboîtées, bien perceptibles avec leurs toits, leurs portes, leurs arcades et leurs cloisons, suivant les principes rhétoriques et mnémotechniques de l’Ars memoriae (voir chapitre 3).

LES TROIS REGISTRES DU DIPTYQUE

Les personnages, vivants ou morts, sont répartis, de part et d'autre du Christ, soit à sa droite, dans les Demeures paradisiaques*, soit à sa gauche, dans les Tartares* (2), selon la terminologie employée par saint Bernard de Clairvaux lorsqu’il évoque la répartition des âmes après la mort :

« Quand les péchés de quelques-uns, ainsi que l’évidente ardeur au bien de quelques autres, passent en jugement, alors les premiers, insouciants d’une sentence immédiate à la propre mesure de leur crime, disparaîtront dans les Tartares (in Tartara deficiuntur) ;
les autres, directement et sans tarder, l’âme entièrement libérée, s’élèvent aux demeures préparées pour eux
(regione paratas sibi sedes).
» (3)

Le tympan, conformément à la géographie de l'au-delà telle qu'on la concevait au XIIe s., représente les différents lieux où résident les âmes après leur mort dans des "demeures" (4) ou réceptacles différents selon le sort qu'elles ont mérité. On distingue ici trois univers : les Tartares, les Demeures paradisiaques et le Ciel.

Le Jugement particulier
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Le Ciel ne doit pas être confondu avec le Paradis, de même que l’Enfer se distingue du Purgatoire (ou plus exactement ici des Tartares).
Le Ciel*, lieu de la contemplation du visage de Dieu, accueillera, selon l'Eglise, les Élus ressuscités en « Corps Glorieux », après le Jugement Dernier. Le ciel, lieu d'éternité, tel qu'il est représenté au tympan, ne contient pour l'heure que Dieu, le Christ symbolisé par la Croix et les anges.

LEnfer, autre lieu d'éternité, est destiné à châtier les damnés au jour du Jugement Dernier. (N.B. Il n'est pas impossible, selon certains théologiens, que les impies, les pires criminels et ceux dont les péchés mortels ne sauraient en aucun cas être remis, soient d'ores et déjà, dès leur jugement premier, plongés dans l'enfer qui ne serait pas dans ce cas vide, mais ce n'est pas selon nous le propos du tympan.)

Les défunts représentés dans la vision conquoise de l'au-delà séjournent dans d'autres réceptacles :
- Le Paradis, appelé aussi selon les théologiens, Demeures Angéliques ou Demeures Paradisiaques, correspond au séjour transitoire des « Bienheureux » entre les deux jugements. C'est un lieu de félicité, de repos, de justice et de lumière. Il est clairement représenté à la droite du sauveur.

- le Tartare, appelé Hadès par les Grecs ou Shéol dans l'ancien testament (cf. Psaume 139) : c'est le royaume des morts, le séjour provisoire des défunts dans l'attente du jugement dernier, de la résurrection des morts. Leur sort est encore indécis : soit ils subiront leur pénitence jusqu'à ce que, purifiés et restaurés, ils puissent enfin avoir accès aux Demeures, soit ils subiront le châtiment éternel. L'alternative dépend de la gravité de leurs fautes, du suffrage des vivants et des élus que nous expliquerons plus loin, et surtout de la Grâce divine. C'est du moins ce que suggère explicitement le tympan comme nous le montrerons. Quoi qu'il en soit, la première solution est très proche du concept de Purgatoire qui n'est pas encore, à l'époque de l'édification du tympan, vraiment un lieu, mais plutôt un état de purgation, de pénitence des pécheurs destinés à être sauvés à terme mais soumis en attendant aux épreuves purificatrices. Si le concept de "feu purgatoire" est bien attesté à cette époque, et ce depuis au moins saint Augustin, "le Purgatoire" n'est pas encore employé comme substantif. Il est donc préférable de désigner cette région à l'aide du terme employé sur le tympan lui-même, à savoir les Tartares.
Soulignons qu’à l’origine, le tympan était probablement installé dans un narthex aujourd’hui disparu (mais dont les soubassements sont présents sous le pavement actuel comme l’ont révélé des sondages effectués du temps où Louis Causse était l’architecte des Bâtiments de France). Cet emplacement convenait bien au sens du tympan : le narthex, espace qui accueillait les catéchumènes et les pénitents qui ne pouvaient pas pénétrer dans la nef constituait une préfiguration du « purgatoire » comme le remarquait Huysmans. « Enfin, l’entrée principale, le portique d’honneur (…) est précédé d’un vestibule couvert, (…) volontairement sombre, appelé narthex. (…) C’était un lieu d’attente et de pardon, une figure du purgatoire ; c’était l’antichambre du ciel dans laquelle stationnaient, avant d’être admis à pénétrer dans le sanctuaire, les pénitents et les néophytes. (Joris-Karl Huysmans, La cathédrale, Plon, 1932, p. 17)

LES TROIS ERES DU TEMPS
Le tympan représente dans sa globalité la Maison de Dieu. Cette Cité englobe le Ciel, les Demeures et même les Tartares, puisqu'Il règne sur l'ensemble des mondes (5). Tous ses habitants (anges, saints, élus, défunts, vivants, pécheurs et démons), sont répartis sur trois registres superposés verticalement correspondant aux trois ères du temps : passé, présent et futur et aux trois étages géographiques : mondes souterrains, terrestres et célestes.


Organisation verticale du temps : les trois niveaux temporels

Organisation verticale de l'espace : les mondes célestes, terrestres et souterrains.
  • Au rez-de-chaussée, les mondes souterrains, l'ici-bas des temps passés avec :
    -
    les personnages des temps bibliques logés dans les Limbes* (ou séjour des Patriarches de l'Ancien Testament) représentés sous six arcades à la droite du Christ ;
    - les morts jetés dans les Tartares* (séjour des morts ou pré-Purgatoire*) à sa gauche.
    Leur Jugement particulier a déjà eu lieu et ils subissent un processus de purgation, de restauration illustré par la présence des flammes qui éclairent et purifient.
  • A l'étage central, le monde terrestre, le temps présent, l'ici-bas des contemporains, avec :
    - les personnages clés de l'ère chrétienne et de l'Eglise avançant en procession du côté des Demeures* ;
    - les pécheurs vivants (entassés avec toutes leurs turpitudes morales, belliqueuses, sociales et politiques explicitement d'actualité) du côté de “l'entrepôt” du Diable
    (6). Comme ils symbolisent les contemporains, vivants, ils n'ont pas subi encore leur jugement particulier. Mais c'est l'Eglise qui dénonce et condamne leurs agissements et leurs fautes que nous décortiqueront plus loin. (cf. chap. 5 et 6) Des démons les entourent, mais il n'y a pas de flammes. Ici, nous ne sommes pas encore en Enfer.
  • Au sommet : les Cieux, l'avenir, l'au-delà céleste d'après le Jugement. Le Ciel est le domaine de l'éternité, de l'intemporel. Les ondes divines verticales suggèrent la présence de Dieu le Père. Encore vide de toute créature humaine (7), le Ciel est peuplé par les astres fleuris du ciel nouveau (ou encore le soleil et la lune d'avant la rupture du sixième sceau de l'Apocalypse qui ne sont pas encore obscurcis ou ensanglantés), les anges sonnant de la trompette (dont l'un porte une robe brodée d'une mystérieuse inscription) et surtout la Croix Glorieuse.

Ces trois registres sont bien compartimentés, isolés les uns des autres par un bandeau de pierre qui porte les inscriptions.
On notera que ce linteau est interrompu à un endroit précis, créant une communication entre ciel et terre. En effet, le Christ ouvre une brèche entre le niveau médian (le présent) et l'étage supérieur (le futur), puisqu'il appartient à l'un comme à l'autre. Trait de génie du sculpteur qui, par le vide, manifeste que la Parousie* est un éternel présent, à la fois un “déjà-là et un pas-encore-là”. (8) Par l'intermédiaire du Dieu fait homme, les ondes paternelles irradient le monde des hommes et rayonnent horizontalement depuis la mandorle du fils de Dieu.

Sur les trois étages de la Maison de Dieu, (Voir note 5) déployée en deux volets latéraux des “Demeures”* et des Tartares*, se déploie sous nos yeux un véritable calendrier eschatologique de l'Histoire avec une cohorte de personnages sagement alignés à la droite du Messie qui évoquent la marche de l’Église, tout en se fondant sur les assises des patriarches et prophètes de l'Ancien Testament représentés dans les Limbes* à l'étage inférieur.
C'est aussi une fresque “baroque” vivante et fascinante du temps présent, avec l’enchevêtrement touffu des contemporains dans le Tohu-bohu à la gauche du Christ.

UN JUGEMENT PREMIER (ou encore Particulier à ne pas confondre avec le Jugement Dernier)
Nous reviendrons en détail sur les personnages dans les pages suivantes (le Juge, les anges, les intercesseurs, les élus, les éprouvés du Tartare*...), mais pour l'instant, assistons à l'audience qui se déroule sous nos yeux, car c'est bien un Jugement qui est prononcé sous les pieds du Christ. Mais il s'agit ici du Jugement Particulier*, celui qui intervient à l'heure de la mort, pour chacun des hommes, nous pourrions dire au quotidien, en tout cas bien avant le Jugement Dernier* de la fin des Temps. Nous assistons donc à l'instruction du jugement particulier d'un défunt, pris comme exemple parmi d'autres. Ce pourrait être le nôtre ! Aujourd'hui même !
Ce procès préliminaire doit être confirmé lors du jugement dernier et ses peines sont provisoires. Plusieurs signes indiquent qu'elles peuvent être même temporaires.
Bien qu'il ne s'agisse pas encore du jugement définitif de l'humanité entière de la fin des temps, cette audience individuelle reste cependant essentielle : elle instruit à charge et à décharge et relève d'un débat contradictoire qui tourne souvent à la dispute entre anges et démons, comme le note Le Goff (9).

LE VERDICT
Assistons à ce premier jugement : quelle en sera la sentence ? Condamnation (et non pas damnation !) ou Grâce* ? Quel critère l'emportera :
la Loi, ou la Foi ?
Regardons bien... (voir une illustration)

La pesée paradoxale
Les deux plateaux de la balance de la psychostasie (pesée de l'âme) portent des figures gravées quasi invisibles depuis le parvis, mais connues des initiés (ce qui suggère un commentaire oral du tympan par un clerc animant une liturgie dramatique, aujourd'hui comme hier).
Du côté de l'ange, la coupelle que l'on pourrait croire vide, contient juste deux croix qui symbolisent la foi du défunt et la grâce* divine. (10)

Les croix de la coupelle du bien
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Du côté du démon, la coupe contient l'âme représentée par le visage du défunt, avec son âme lourde de toutes ses fautes. (11)

La première que l'on pourrait croire plus légère que la seconde est pourtant la plus pondérée, ainsi le fléau penche du côté de l'ange.

Le visage du défunt léché par les flammes dans la coupelle du mal



Le paradoxe est d'autant plus criant que le démon triche ostensiblement en appuyant du doigt sur son plateau pour tenter de rétablir l’ordre logique du poids des péchés, qui devrait faire pencher le fléau de son côté !
Mais il n’en sera pas ainsi, car aux yeux de la Justice divine, la foi du défunt et les grâces* compensent largement les faiblesses de notre mortel.
Ici, la victoire sur le diable n’est pas différée à la fin des Temps. Elle est acquise dès maintenant, au moment de la mort.


La lutte pour l'âme du défunt entre ange et démon au cours de la psychostasie
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Suivons l'âme du défunt après son jugement...  

L'âme descend par une trappe jusqu'aux portes du Tartare*.

 

L'âme du défunt tombe par la trappe devant la Porte du Tartare Charon, le portier du Tartare Le diable tricheur
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Elle choit aux pieds du diable qui joue le rôle de Charon. Brandissant par dérision en guise de massue une sorte de calice, il enfourne le défunt dans la gueule du monstre qui garde l'entrée du royaume des morts, espèce de Cerbère. (12)
Oui, mais ce n'est pas la seule issue possible !
Derrière Charon, la cloison qui sépare le sas du Tartare* de la porte des Demeures* n'est pas hermétique. Ici l'octroi de la miséricorde divine se réitère et un ange sauve objectivement une nouvelle âme des griffes de Charon. Sans doute cet ange triche un peu, lui aussi, en chapardant au nez et à la barbe de Charon l'âme d'un défunt ! C'est le zèle dont parle J. Le Goff.
Au dire d’un théologien de l’époque, quand bien même l’ange se trompait dans son choix, saint Pierre ne le lui reprocherait jamais de l’avoir fait en faveur d’un condamné aux épreuves du Tartare*. (13)
Ici, l'ange psychopompe guidant l'élu qu'il soustrait au démon se retourne et fait face à Charon qui lui-même se retourne, floué, furieux mais impuissant.


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Parcours d'une âme lors du Jugement premier


Ici, une âme passe du Tartare aux Demeures
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Et c'est ensuite l'accueil au Paradis.


Mais avant de suivre les âmes des élus dans les Demeures* angéliques puis celles des éprouvés au sein des Tartares*, arrêtons-nous un instant sur le personnage principal, le Christ de la Parousie qui occupe le centre du tympan. (suite...)

Chapitre suivant : 2) la Parousie triomphale et la diagonale de la Grâce

(1) Si l'Apocalypse n'est pas le thème du tympan, plusieurs éléments de la vision de Jean sont représentés et permettent de cadrer la scène représentée dans l'instant qui précède la Révélation de la fin des temps : les anges qui enroulent le firmament, les trompettes qui sonnent, la présence du soleil et de la lune, le Livre de Vie, et même les trois batraciens surgis lorsque le sixième ange verse sa coupe sur l'Euphrate, juste avant le grand affrontement d'Armageddon. (« Et je vis sortir de la bouche du dragon, et de la bouche de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits impurs, semblables à des grenouilles. Car ce sont des esprits de démons, qui font des prodiges, et qui vont vers les rois de toute la terre, afin de les rassembler pour le combat du grand jour du Dieu tout puissant. » Ap. 16, 13-14). En effet trois crapauds apparaissent au tympan : un premier sous les pieds de l'avare pendu, le deuxième près du chaudron infernal à l'extrémité inférieure droite du tympan et le troisième qui, dans un geste que nous expliquerons, embrasse sur la bouche le chasseur embroché. (voir une illustration du bestiaire) (remonter)

(2) N.B. Le tympan est un miroir. Le Tartare qui figure à la gauche du Christ se trouve donc à notre droite. (remonter)

(3) Dictionnaire de théologie catholique, Paris, librairie Letouzey, 1931. Saint Bernard (1090 - 1153) s'exprimait ainsi dans la première moitié du XII e s. Un siècle après l'érection du tympan de Conques, le terme de Tartare sera encore utilisé par Geoffroy de Poitiers (mort en 1231) dont Jacques Le Goff cite la description du Purgatoire : « Il y a diverses demeures dans le Purgatoire : les unes sont appelées lieux obscurs des ténèbres, d’autres main de l’enfer, d’autres gueule de lion, d’autres Tartare. » (J. Le Goff, La naissance du Purgatoire, Folio Histoire, éd. 2002 p. 239). A Conques, on remarquera d'ailleurs l'emploi du terme Tartares au pluriel (TARTARA). Voir la définition dans le lexique. (remonter)

(4) Selon la terminologie employée par l'évangéliste Jean : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures. » (Jn 14, 2) (remonter)

(5) Dieu règne en effet sur les deux mondes, et sa grâce pénètre jusqu'au fond du Tartare. C'est ce que disent les Psaumes ( Ps 139, 8) :
« Où irai-je loin de ton esprit.
où fuirai-je loin de ta face ?
Si j'escalade les cieux, tu es là,
qu'au shéol je me couche, te voici
. »
La structure spatiale du tympan, reflet d'une vision géographique de l'au-delà en pleine élaboration, est intéressante. Ici, l'opposition latérale qui sépare les justes et les élus admis à la droite du Christ des éprouvés rel
égués à sa gauche, se superpose avec une organisation verticale qui distingue le ciel, la terre et le monde souterrain. (remonter)

(6) Saint Augustin rapproche considérablement le temps de la pénitence et en ramène le début, maintenant et ici-bas, au temps des vivants, après l'avoir avancé à la période entre la mort et le jugement dernier et non plus seulement après ce jugement. (cf. Jacques Le Goff, La naissance du Purgatoire, folio histoire, éd. 2002, p. 101) (remonter)

(7) Le Ciel n'est pour l'heure (d'après le temps terrestre) peuplé que par les anges baignés par les ondes du Père ; les Élus pour l'instant placés dans les Demeures n'accèderont semble-t-il au Ciel qu'à la fin des Temps, après le Jugement Dernier. (remonter)

(8) Dans le rythme ternaire des 3 registres bien ordonnancés s'introduisent des cassures qui sont lourdes de sens. Ainsi, l'image du ciel ouvert peut être rapprochée de l'évangile selon saint Jean où dans un dialogue avec Nathanaël (celui-là qui doutait que quoi que ce soit de bon puisse sortir de Nazareth !), le Christ lui annonce : « Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme ! » (Jn 1, 57). C'est aussi la traduction graphique de la formule de l'Apocalypse du "tout puissant qui était, qui est et qui vient". (Ap. 4, 8). Pour les Chrétiens, le Christ, Homme-Dieu, appartient à la fois au temps terrestre, historique, humain et au temps céleste, temps que nous ne pouvons mesurer. Mais la rupture du linteau a aussi un sens tellurique : c'est l'image de la faille née du séisme survenu lors de la mort de Jésus, et qui, selon la tradition chrétienne, a permis au sang du christ d'atteindre et de sauver Adam, dont le crâne dit-on est enterré sous le Golgotha. Une image symbolique qui suggère que le Christ, par son sacrifice, est venu sauver tous les hommes, les fidèles de la nouvelle religion bien sûr, mais aussi les croyants de l'Ancien Testament, les âmes des Justes séjournant dans les Limbes, et même les pécheurs et en premier lieu Adam, le responsable de la faute originelle. Au même instant, alors que Jésus rendait l'âme, lors d'une théophanie spectaculaire le voile du Temple s'est déchiré dans toute sa hauteur : le Ciel s'ouvrait littéralement. De Bethléem à Jérusalem, Jésus de Nazareth n'a pas été envoyé par le Père pour juger les hommes, mais pour les sauver. (« Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver » Jn 12, 47). Ce n'est qu'à la fin des temps qu'il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts nous dit le Credo. La dialectique de sa double nature, à la fois divine et humaine, mystère fondamental de l'Incarnation, se répercute au moment de la Parousie où le Messie concentre les forces pourtant distinctes de la Justice et de la Miséricorde divines, de la Loi et de la Grâce, de la chair et de l'Esprit, indissociablement liées en Lui. (remonter)

(9) On trouvera sous la plume de Jacques Le Goff, une définition du Jugement particulier qui constitue un excellent résumé du tympan de Conques :
(le) jugement futur, dernier, général, ne comporte que deux possibilités : la vie ou la mort, la lumière ou le feu éternel. Le Purgatoire va dépendre d'un verdict moins solennel, un jugement individuel aussitôt après la mort que l'imagerie médiévale se représente volontiers sous la forme d'une lutte pour l'âme du défunt entre bons et mauvais anges, anges proprement dits et démons. Comme les âmes du Purgatoire sont des âmes élues qui seront finalement sauvées, elles relèvent des anges mais sont soumises à une procédure judiciaire complexe. Elles peuvent en effet bénéficier d'une remise de peine, d'une libération anticipée, non pour leur bonne conduite personnelle, mais à cause d'interventions extérieures, les suffrages. La durée de la peine dépend donc, en dehors de la miséricorde de Dieu, symbolisée par le zèle des anges à arracher les âmes aux démons, des mérites personnels du défunt acquis pendant sa vie et des suffrages de l'Eglise suscités par les parents et amis du défunt.” Jacques Le Goff, La naissance du Purgatoire, Gallimard, folio Histoire, éd. 2002, p. 285.
La dispute des âmes des défunts entre les anges et les démons est une image classique dans l'imaginaire médiéval, comme on la retrouve dans la vision de Fursy, voyage imaginaire dans l'au-delà d'un moine irlandais, racontée par Bède. Cf. Le Goff, ibid. p 154.
Par ailleurs, on trouvera à la rubrique F.A.Q. question n° 5 un résumé des arguments qui arguent en faveur du Jugement Particulier.
(remonter)

(10) Ce paradoxe n'est pas sans rappeler la parabole des ouvriers de la onzième heure (cf. Matthieu, 20, 1-16) (remonter)

(11) La présence de visage humain dans la balance deviendra un thème classique, souvent repris à l'époque gothique.
C’est ainsi, par exemple, qu’au Jugement Dernier de Chartres, « on distingue dans le plateau deux têtes d’homme, dont une exprime la tranquillité et l’autre la terreur » (Yves Delaporte, Commentaire du Jugement Dernier de Chartres). Cette coïncidence justifie l’opinion d’Emile Mâle qui voyait dans le tympan de Conques l’origine des tympans gothiques de l’Ile de France. On retrouve d'ailleurs dans les psychostasies* des cathédrales de Paris ou d'Amiens, le même déséquilibre en faveur du Salut.
Toutefois, contrairement par exemple à la représentation du portail du Saint Sauveur d'Amiens, le visage de l’homme de Conques n’exprime pas la terreur du Jugement (voir l'illustration) ; il met simplement en exergue le mystère de la Grâce* divine qui l’emporte sur le poids du mal.
A propos de balance, de vide et de contrepoids, on est frappé par l'adéquation des écrits de Simone Weil au sujet du génie d'oc et de l'art roman : « [L’essence de l’inspiration occitanienne] resplendit dans l’art roman. L’architecture (…) n’a aucun souci de la puissance ni de la force, mais uniquement de l’équilibre. (…) L’église romane est suspendue comme une balance autour d’un point d’équilibre, un point d’équilibre qui ne repose que sur le vide. (…) C’est ce qu’il faut pour enclore cette croix qui fut une balance où le corps du christ fut le contrepoids de l’univers. » (Simone Weil, sous le pseudonyme d'Emile Novis, in “Le génie d’oc”, Les cahiers du sud, 1943)
(remonter)

(12) Nous préférons appeler le monstre qui garde la porte du Tartare Cerbère plutôt que le Léviathan, car nous verrons que les références à l'antiquité gréco-romaine sont nombreuses dans ce tympan représentatif de la "Renaissance romane". L'espèce de calice brandi par Charon a pu évoquer la massue dont ce dernier est muni dans la mythologie étrusque. Le tympan est en quelque sorte une parabole, un discours eschatologique peuplé d'allégories, d'analogies, d'énigmes comme la mystérieuse inscription de la robe de l'ange que nous verrons au prochain chapitre. (remonter)

(13) Jacques Le Goff explique que, quitte à commettre une erreur judiciaire, celle-ci se fait toujours au bénéfice du défunt, jamais à son détriment. Il évoque un autre défunt arraché des griffes du démon. Il s'agit de Dagobert, détourné des enfers par saint Denis en raison de la dévotion du roi des Francs envers le premier évêque de Paris, selon la Légende Dorée de Jacques de Voragine. Cf. A la recherche du temps sacré, Jacques Le Goff, Perrin, coll. tempus, 2014, pp. 79-80. (remonter)

Chapitre suivant : 2) De la Parousie triomphale à la diagonale de la Grâce

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